Structuration de la CGT : L’exemple du Syndicat général du Livre parisien

La proposition de revenir à des syndicats locaux d’industrie, par branches professionnelles, adaptés aux réalités territoriales est parfois perçue comme une lubie portée par les tenants et tenantes du syndicalisme révolutionnaire. Ce fut pourtant l’outil du dépassement des syndicats de métiers englués dans un corporatisme héritier des traditions féodales et artisanales. Et la meilleure réponse à l’enjeu des syndiquées isolées.
1979 : Cédant de guerre lasse aux injonctions des hiérarchies syndicales, les animateurs du syndicat de la Métallurgie du 19e arrondissement de Paris, issus de la dernière grosse entreprise du secteur, la BBT, acceptent de dissoudre le syndicat. Ils se replient alors sur un syndicat d’entreprise comme les consignes l’exigeaient depuis longtemps. Les salariées des petits ateliers du 19e basculent brutalement dans le lot des syndiquées isolées, privées de soutien dans leurs résistances (l’union locale CGT prenant le relais de son mieux) et de tous droits démocratiques dans la CGT. 2023 : Le congrès confédéral à Clermont-Ferrand, après un frémissement lors de celui de Marseille, se pose enfin la question, sans vraiment trouver de réponse : « Que faire d’un tiers des syndiquées à ce jour sans syndicat ? » Ajoutons : que faire des syndicats d’entreprises croupions qui vivotent plus ou moins ?
L’histoire parisienne de la fusion des vieux syndicats de métiers dans le Syndicat général du livre (SGL) est sinueuse. Retenons que le moment CGT-U, une scission de la CGT de 1921 à 1936 affiliée à l’internationale syndicale rouge et liée à l’internationale communiste [1], aura accéléré le processus. Une volonté est affichée de construire l’unité du prolétariat au-delà des querelles catégorielles et des maillons divers de la chaîne des industries graphiques. Dans sa splendeur au début des années 1970, plus de 10 000 syndiquées tout de même ! Reste que c’est très récemment que disparut le dernier syndicat de métier : la Chambre syndicale typographique parisienne, disparition causée par le passage du plomb à l’ordinateur. Le Syndicat des correcteurs trouva lui dans son intégration au SGL un second souffle malgré les récriminations de quelques anarchistes nostalgiques d’une histoire riche et particulière.
Une force de frappe
Dans sa longue histoire, le SGL ne sera épargné ni par les phénomènes de bureaucratie, ni par les affrontements de courants politiques, ni par la persistance de réflexes corporatistes. Mais aucun des grands conflits avec occupation d’usine durant de longs mois n’aurait pu être mené sans la solidarité naturelle des travailleurs et travailleuses organisées dans un même syndicat. C’est grâce au syndicat régional si des salariées pouvaient refuser de « piquer » le boulot au détriment des syndiquées d’une entreprise pourtant concurrente ou si d’autres refusaient de réaliser le travail d’une boite en grève. Que les salariées de l’entreprise donneuse d’ordre se mobilisaient au profit de celles et ceux d’une boite sous-traitante. Lorsque les patrons du Parisien libéré ont fermé la boîte lors d’un conflit social, c’est via le syndicat régional que les salariées de la presse parisienne ont donné 10 % de leur salaire. La paye des ouvrières et ouvriers lock-outés a ainsi été maintenue pendant près de 2 ans. Autre fait d’arme : aligner des centaines de travailleuses et travailleurs pour reprendre d’assaut l’imprimerie Jean Didier à Massy d’où les grévistes avaient été expulsées violemment par quelques dizaines de mercenaires…
Une vision globale
Un syndicat d’industrie permet également de comprendre les logiques patronales sur l’ensemble de la chaîne, depuis les centres éditoriaux jusqu’aux enjeux de la distribution en passant par la fabrication. Cela permet de mettre en cohérence les réponses syndicales aux stratégies patronales. C’est ainsi qu’il est possible de mobiliser des dizaines de syndiquées en pleine nuit pour aller distribuer des tracts sur une centaine de points de rendez-vous dans toute l’Île-de-France lors d’une opération de syndicalisation des mille porteurs à domicile du Parisien. Faites ça avec un syndicat d’entreprise ! Plus simplement, c’est grâce à une structure régionale d’industrie qu’il est possible de piocher des militantes et militants volontaires dans les entreprises les mieux dotées syndicalement afin d’aider au développement syndical des secteurs les plus faibles. Ou qu’il est possible d’intervenir en soutien des sans-papiers que les boites d’intérim font tourner aussi bien en imprimerie qu’en brochure ou routage. Enfin, le syndicat régional d’industrie est stable juridiquement et épargne aux militantes et militants d’entreprises d’avoir à s’occuper des outils de gestion des cotisations « cogitiel et cogétise »... qui suffisent à décourager n’importe qui de construire un syndicat dans sa boîte ! Le syndicat d’entreprise est aujourd’hui la norme. Mais il n’est viable et stable que dans les grandes entreprises.
Structuration et conscience de classe
Le regroupement progressif des syndicats de métier dans des syndicats d’industrie dès le début du XXe siècle marquait les progrès d’une conscience de classe prolétarienne. La bascule suivante, des syndicats d’industrie vers des syndicats d’entreprise, a marqué le recul de cette conscience. Un syndicat d’industrie défend naturellement les salariées de toutes les entreprises ; un syndicat d’entreprise défend naturellement « son » entreprise...
Des expérimentations sont menées (voir encadré). Dans nombres d’unions départementales CGT et dans quelques fédérations, des exemples de reconstruction de syndicats locaux ou départementaux d’industrie [2] commencent à voir le jour, parfois par pur pragmatisme. Soit pour des professions dispersées en micro-établissements, soit pour regrouper les syndiquées isolées d’une même profession. Le 54e Congrès confédéral CGT pourra-t-il lever les obstacles statutaires et laisser ces expérimentations se développer ?
Jean-Yves (UCL Limousin)
Tâtonnements confédéraux
La problématique de la structuration CGT ne date pas d’hier. La confédération pousse d’autres réponses et tant mieux si quelques exemples ont porté leurs fruits. Le syndicat inter-entreprises organise « des salariées de tous horizons, professionnels et statutaires, à une échelle locale ». Mais il a l’inconvénient de regrouper des salariées aux boulots bien différents et sans rapport entre eux, sans champ conventionnel commun, sans espace de mobilisation partagé. C’est une couveuse de futurs syndicats d’entreprise. Le syndicat de site permet de « reconstituer la communauté de travail [...] particulièrement dans les zones à forte concentration de travailleurs et travailleuses ». Il rassemble des métiers de manière cohérente, par exemple les vendeuses d’un centre commercial. C’est déjà plus pertinent, puisqu’il est en fait... un syndicat local d’industrie en herbe !





