Syndicalisme : Unifier pour mieux lutter

Le 1er mai 2026, la CGT et la FSU défileront peut-être sous une même bannière. Ce chamboulement du paysage syndical se confirme avec des listes communes aux élections de la fonction publique. Ce scénario, inenvisageable il y a quelques années, est maintenant possible. Ce tournant pourrait être un des points de départ d’un renouveau du syndicalisme de lutte.
Un taux de syndicalisation bas autour de 10 % et stable depuis une trentaine d’années. Une implication des adhérentes et adhérents dans la vie syndicale de plus en plus faible. De belles journées de mobilisations, mais des taux de grévistes largement insuffisant pour tordre le bras au patronat.
Les syndicats de lutte limitent la casse mais sont à la peine. La CGT a du mal à se renouveler. La FSU atteint les limites de son modèle syndical. Solidaires marque l’arrêt et perd peu à peu la flamme de sa génération fondatrice. L’heure est à l’introspection. D’autant plus que l’extrême droite est aux portes du pouvoir.
5 ans d’outillage
Depuis quelques années, l’unité dans les luttes a suscité des velléités de rapprochement entre ces trois organisations. En 2021, Solidaires réaffirme sa volonté de réfléchir à un possible auto dépassement avec d’autres structures, sans en citer. En 2022, la FSU a ajouté Solidaires dans son schéma d’unification idéal. Les discussions entre les directions de la CGT et de la FSU avancent mais peinent à infuser auprès des adhérents et des adhérentes.
Arrive 2023 : le congrès confédéral de la CGT se passe mal pour la direction sortante. Des fédérations poussent afin de tourner le dos à Solidaires. Le rapprochement avec la FSU sera aussi contesté mais sans être stoppé. La CGT sortira à ce même moment de l’Alliance écologique et sociale (AES). En 2024, au congrès de Solidaires, exit la « recomposition syndicale ». Solidaires s’oriente alors vers une mise en débat interne sur « l’évolution du syndicalisme » [1]. Quel est l’outil syndical adapté en 2025 ?
Une feuille de route CGT-FSU se dessine sans Solidaires. Avec comme horizon les années 2026 ou 2027 pour tester l’hypothèse d’un nouvel outil les réunissant. Le congrès de la FSU de 2025 entérine largement la démarche de rapprochement CGT-FSU tout en posant quelques garde-fous et en laissant la porte ouverte à Solidaires. Il n’y aura pas d’absorption « tel quel » dans la CGT. L’heure est à la construction d’une « maison commune » ou chacune des structures « conservera totalement son indépendance et son fonctionnement propre ». Construire un nouvel outil, sans casser son propre outil.
Pour une unification du syndicalisme de lutte
Les pratiques unitaires se mettent en place. Il existe déjà des listes communes CGT-FSU, par exemple au ministère de l’Agriculture où l’union intègre même déjà un syndicat Sud. Dans certains départements, CGT et FSU sont invitées mutuellement dans les instances décisionnelles des Unions départementales (UD). Des formations communes sont faites régulièrement. Rendons d’ailleurs hommage au travail unitaire des Intersyndicales femmes ou encore du collectif Vigilance et initiatives syndicales antifascistes (VISA) qui ont été des sortes de préfiguration. Le travail unitaire à la base est prépondérant pour aboutir à l’unification que nous appelons de nos voeux [2].
On peut craindre un renforcement de la composante « co-gestionnaire » du syndicalisme. Peut-être à plus forte raison quand Solidaires est éloignée de la démarche. Mais nous préférons miser sur la dynamique que cela pourrait engendrer au sein de notre camp social [3]. L’arrivée de nouveaux et nouvelles adhérentes pourrait faire entrer un vent démocratique et de lutte dans la « maison commune ». L’animation des Unions locales (UL) pourrait retrouver un nouveau souffle et les bourses du travail pourraient redevenir des véritables foyers de contestation. Avec l’arrêt des taches militantes effectuées en double ou triple et une dynamique renouvelée portée par des campagnes vers les déserts syndicaux et en phase avec l’ensemble des mouvements sociaux. Les parenthèses électorales, sortes de trêve des mobilisations pour se focaliser sur des élections fratricides, seraient aussi derrière nous.
Une dynamique en cours
Avec Solidaires éloignée de la démarche, la confédération CGT se simplifie la tâche. Les fédérations CGT couvrant les champs de syndicalisation où Solidaires est correctement implantée ne monteront pas au créneau (dans le rail ou le sanitaire et social par exemple). Côté FSU, il y aura certes quelques étincelles dans la fonction publique territoriale, notamment dans les départements et régions d’outre-mer. Mais la FSU est essentiellement concentrée sur le secteur de l’éducation où l’implantation de la CGT est réelle, mais dix fois moins importante.
Le scénario d’une « absorption dans la CGT » sans autre dynamique s’éloigne et c’est tant mieux. Il aurait suscité un rejet de la part des équipes syndicales et nous serions revenues rapidement au point de départ.
Mais la question de la démocratie interne demeure. Un des gros enjeux sera le devenir du « droit de tendances » interne de la FSU qui ne colle pas avec le fonctionnement fédéral de la CGT. À plus forte raison quand une tendance est, dans les faits, créée et dirigée par une fraction politique, là où la CGT essaye de tourner définitivement la page de sa collusion avec le PCF. La Charte d’Amiens n’est jamais loin de la boîte à outils.
Plus généralement, la question de la démocratie interne demeure. Solidaires s’est construite en dehors de la CGT en grande partie sur cette question. Et même si Solidaires n’est, temporairement, plus dans la discussion, ses militants et militantes suivent la dynamique de rapprochement... et se questionnent sur leur appartenance syndicale prochaine. Les militants et militantes de Sud éducation sont particulièrement concernées, car intervenant sur le champs de syndicalisation le plus impacté. Ce sont aussi bien souvent des chevilles ouvrières des UL et UD interprofessionnelles de Solidaires. Une motivation de plus pour l’ensemble des militants et militantes Solidaires à réellement ouvrir le débat sur l’outil syndical et la discussion avec leurs homologues de la CGT et de la FSU.
Unification à feu doux ?
Campagne fédératrice, démocratie syndicale, rapport aux mouvements sociaux, aux institutions et aux organisations politiques. Ces débats d’ordre politique sont importants et nécessiteront du temps [4]. Ils seront de toute manière imposés par le réel. Que cela vienne de notre camp social ou de l’État et du patronat. Un prochain mouvement social d’ampleur pourra être l’occasion de favoriser cette dynamique et d’inaugurer la maison commune. Il s’agira de se tenir prêtes pour favoriser sa construction dans le chaudron de la lutte.
Elle peut être une étape intermédiaire dans une démarche d’unification plus organique et plus large favorisée par des pratiques communes et des campagnes unitaires. La réouverture des hostilités sur la bataille des retraites pourrait accélérer la dynamique. À plus forte raison si le pôle syndical « cogestionnaire » (CFDT, CFTC, CFE-CGC) ne renfile pas les gants. Restera aussi la possible prise de pouvoir par l’extrême droite qui s’accompagnera d’attaques frontales contre le mouvement ouvrier et ses outils d’émancipation. Camarades, outillons-nous !
Francis (UCL Marseille)





