Interview

Thomas Gibert (Confédération paysanne) : « Il ne s’agit pas seulement d’une crise sanitaire, mais aussi d’une crise politique ! »




Thomas Gibert, paysan dans une ferme au sud de la Haute-Vienne en polyculture élevage (vaches et chèvres) porte-parole national de la Confédération paysanne, est mobilisé, comme de nombreuses personnes du monde agricole, pour dénoncer l’abattage total des troupeaux. Entre logiques libérales et intérêts politiques, ce sont bien les conditions de travail des travailleurs et travailleuses agricoles qui sont attaquées.

Alternative libertaire : Le sujet de la DNC (Dermatose nodulaire Contagieuse) connait une diffusion large dans l’actualité depuis quelques semaines. Peux-tu nous expliquer ce que c’est la DNC et ses implications pour les animaux et les humains ?

Thomas Gibert : La DNC est une maladie virale qui contamine les bovins et qui est transmise par des insectes piqueurs-suceurs, comme des mouches ou taons. C’est assez contagieux, il y a un taux de morbidité (c’est à-dire de contamination) autour de 40 %, et une mortalité entre 1 et 5 %.

Les premiers cas en France sont apparus cet été dans les Savoies et directement la réponse sanitaire a été pour contenir la maladie la mise en place d’un protocole sanitaire mettant en place l’abattage total dès le premier cas déclaré ainsi qu’une couverture vaccinale couvrant une zone limitée autour du cas.

C’est une politique sanitaire que vous contestez…

A la conf on s’est opposés à cette politique sanitaire parce qu’on considère que l’abattage total n’amène rien dans le freinage de cette maladie. Selon des études scientifiques menées par l’Efsa [1] et d’autres exemples de ce protocole prouvent que quand la couverture vaccinale est effective sur un territoire, il n’y a pas de différence entre abattage total ou abattage ciblé, c’est-à-dire en euthanasiant uniquement les animaux malades.La souffrance pour les éleveurs est beaucoup trop importante.

En réalité, les autorités n’ont pas voulu étendre la vaccination à l’ensemble du territoire, ce qui était notre première revendication et qui est la mesure scientifique où tout le monde est d’accord pour dire que cela permet d’enrayer la maladie.

Pourquoi le gouvernement-t-il refuse de vacciner largement ?

Ça nous a été refusé parce que le choix qui a été fait était de protéger le statut « indemne » de la France pour protéger les exportations de bovins. Pour pouvoir exporter, il faut avoir moins d’un certain nombre de foyers de la maladie. Les zones autour des foyers de DNC ne sont pas indemnes, et ne peuvent donc pas exporter, seul le reste du territoire français l’est. Si on vaccine, la France perd son statut indemne le temps qu’il y ait une immunité, ce qui peut prendre quelques mois. La politique de préservation à tout prix du statut « indemne » de la France a été portée uniquement par les dirigeants de la FNSEA dans le pseudo-parlement sanitaire le CNOPSAV [2], où en réalité la FNSEA est surreprésentée.

Il ne s’agit pas seulement d’une crise sanitaire, mais aussi d’une crise politique et de gouvernance puisque la ministre n’a d’oreille que pour les dirigeants de la FNSEA dont la seule boussole est l’économie libérale. On pousse à libérer les échanges commerciaux, à la compétition et du coup, l’élevage français est porté sur l’exportation. Les politiques sanitaires sont imposées par l’Europe et on n’a plus la main dessus. Donc on s’est retrouvé dans une situation où on ne pouvait pas élargir la vaccination parce qu’on n’a plus la main sur les politiques sanitaires.

Nous, ce qu’on revendique, c’est la souveraineté alimentaire qui est, selon la définition de Via Campesina [3], le droit des peuples à décider de leur politique agricole et alimentaire sans dumping vis-à-vis des pays tiers, ce qui est à l’opposé de la situation actuelle.

On se retrouve dans une situation très complexe où la responsabilité repose sur les éleveurs liés à l’exportation en leur disant « vous êtes irresponsables si vous refusez l’abattage total ». Et les éleveurs qui sont en circuit court, qui n’ont que faire du statut indemne, on leur crache à la gueule en disant qu’on peut détruire leur troupeau et qu’on s’en fout de leur mode de commercialisation.

Quelles seraient les conséquences si la France perd son statut indemne ?

On nous dit que si la France perd son statut indemne, cela coûtera 2 milliards d’euros à l’élevage bovin. Il s’agit en réalité du chiffre des exportations sur un an. Or, dans les Savoie, la crise est contenue et aujourd’hui, ces territoires recommencent déjà à exporter. Il n’y a eu que quelques mois d’arrêt des exportations. L’impact économique pourrait être amoindri en faisant cette campagne vaccinale le plus rapidement possible, en y mettant les moyens, ainsi qu’en négociant avec nos voisins, notamment l’Italie et l’Espagne, pour qu’on puisse exporter rapidement les animaux vaccinés. Avec ce protocole, l’impact économique est moindre et la politique sanitaire est rendue acceptable.

Vous êtes accusés d’être anti-sciences, parfois avec un parallèle fait avec les antivax….

Ce qu’on porte, c’est un protocole sanitaire alternatif qui a déjà été mis en place sur le territoire français. En 1992, il y a eu une crise de dermatose nodulaire contagieuse sur l’île de La Réunion et le protocole qui a été mis en place, c’était la couverture vaccinale sur l’ensemble du territoire, l’abattage des animaux malades, la mise en quarantaine des foyers de DNC et l’arrêt des transports dans la zone. En quelques mois, la crise a été éradiquée. Et quand on en discute avec nos camarades éleveurs de La Réunion, cette crise n’a pas du tout été un traumatisme pour eux.

Il y a d’autres moyens de faire et à l’époque, il y a l’armée et les mairies qui ont été mobilisées pour que la vaccination se fasse le plus vite possible. Nous à la Conf’, on dit qu’il faut mettre en place ce protocole au niveau métropolitain. On nous oppose parfois que c’était une île, et qu’il y avait moins d’animaux concernés, mais il n’y a aucune preuve scientifique que ce n’est pas transposable. Ce que l’on propose, c’est quelque chose de concret et qui fonctionne.

En septembre, lors du Space de Rennes, la Confédération paysanne a manifesté pour exiger une autre politique sanitaire face à la DNC.
Confédération paysanne

Le problème c’est que la politique actuelle se fait contre les éleveurs, sans concertation. Il y a des vétérinaires qui sont menacés par des éleveurs et des éleveuses, mais la responsabilité est du côté politique, qui est passé au forceps. Une politique sanitaire se fait en concertation entre les vétérinaires et les éleveurs sinon, elle ne fonctionne pas.

Et en plus de la souffrance des éleveurs et éleveuses, l’État rajoute de la violence policière, à coups de LBD, de grenades lacrymogènes, dès que les paysans se soulèvent contre cette politique inhumaine et inefficace.

Peux-tu nous parler de l’état d’esprit des paysan.nes en lutte actuellement et comment se passe la mobilisation sur le terrain ?

Le niveau de détresse, et donc de détermination des paysans et paysannes sur le terrain, est très élevé. Il y a des blocages dans le froid qui durent nuit et jour sur je ne sais combien d’axes. Ce qu’on voit actuellement, c’est que les points de blocage se multiplient d’heure en heure. Il y a une envie d’en découdre, de tenir et de gagner. Cette mobilisation a lieu en ce moment alors qu’en toile de fond, il y a les mobilisations de 2024, où on n’a pas eu de réponse sur notre revendication clé qui est le revenu.

Et en plus, la France va être signataire de l’accord UE-Mercosur [4] , dont les victimes vont encore être les éleveurs et éleveuses bovins puisqu’on va échanger des bagnoles allemandes contre de la viande bovine qui va inonder le territoire européen à moindre coût. On nous fait croire qu’il va y avoir des clauses de sauvegarde, mais en fait, ce sont des mesures d’urgence temporaires qui ne vont pas protéger l’élevage français. Et ces mesures n’empêchent pas la compétitivité des productions d’Amérique du Sud qui proviennent d’immenses fermes de dizaines de milliers d’hectares, dirigées par des agri-managers qui exploitent de la main d’oeuvre à moins d’un euro de l’heure. On ne pourra jamais être compétitif.

Il n’y a pas mieux comme contexte pour rajouter de l’huile sur le feu. Donc clairement, on se donne l’entière possibilité de bloquer au maximum !

Quand Rousseau de la FNSEA dit que vous, « minorité », devez faire preuve de solidarité pour l’ensemble de la « filière » et d’arrêter votre égoïsme, qu’est-ce que vous répondez ?

Quel mépris ! Mépris déjà de sa base, qui ne ressent pas du tout la même chose, et quel mépris par rapport à l’ensemble des paysans qu’on représente… La Confédération Paysanne et la Coordination Rurale, qui sont les syndicats mobilisés, c’est 60 % des votes aux élections professionnelles. L’hégémonie de la FNSEA est terminée. On ne sortira pas de cette crise avec cette même gouvernance. La ministre le dit elle-même : elle a hérité de cette cogestion dont elle n’arrive pas à se dépêtrer. Il y a un gros souci structurel de gouvernance et ça, on compte bien le faire changer.

D’un autre côté la grande distribution fait les grandes annonces « de soutien » en faveur de « nos agriculteurs ». Les négociations pour les prix sont en cours pour l’année 2026. Quelle réalité ont ces annonces ?

Les négociations sont toujours très déséquilibrées tant qu’il y a pas de mesure concrète pour réguler les prix. Tant qu’il n’y aura pas un prix minimum garanti, ce sera toujours eux qui nous tordront le bras à la fin. Il faut imposer un prix minimum garanti, et aussi une régulation du marché international qui permette d’éviter la compétition avec les autres pays, car c’est ce qui empêche les prix rémunérateurs. On tire toujours plus les prix et les normes environnementales et sociales vers le bas.

Sur les blocages, vous vous retrouvez avec la Coordination rurale, d’extrême droite, et qui pousse à liquider toutes les normes protectrices de la santé, du vivant et de l’environnement. Quelle stratégie adopte la Confédération paysanne dans ce contexte ?

Ça peut paraître bizarre cette alliance de circonstance. On a des fractures idéologiques très fortes et il n’est pas question de les mettre sous le tapis. En revanche, on a bien la même sensibilité à défendre les éleveurs et les éleveuses, c’est pour ça qu’on se retrouve sur les points de blocage. Il y a aussi de plus en plus de paysans encartés à la FNSEA qui sont là aux blocages, y compris des fédérations départementales entières, et c’est normal parce que les dirigeants de la FNSEA s’en foutent des éleveurs. Vis-à-vis de la Coordination rurale, notre mot d’ordre, c’est de ne pas dépasser la revendication sur la DNC. L’accord UE-Mercosur peut aussi être un point d’élargissement car l’enjeu est immense, mais on ne va pas plus loin et on refuse que d’autres mots d’ordre soient portés.

Le développement de la DNC est lié au dérèglement climatique, il risque donc de se produire d’autres crises sanitaires de ce type dans les années à venir. Comment y faire face sur le long terme ?

Le dérèglement climatique est en effet très favorable au développement des zoonoses [5]. C’est le cas aussi de l’industrialisation de l’élevage. La concentration des animaux, la segmentation, c’est-à-dire le fait qu’une ferme s’occupe par exemple de faire naître les poussins, une autre les engraisse, puis une autre fait des poules pondeuses... Tout cela fait qu’on concentre dans d’immenses fermes et on fait du transport d’animaux, ce qui favorise le développement des maladies.

Thomas Gibert est un paysan dans une ferme au sud de la Haute-Vienne en polyculture élevage (vaches et chèvres) et est porte-parole national de la Confédération paysanne.
Thomas Gibert

Alors que l’élevage paysan, ce sont des élevages autarciques qui font l’ensemble de chaîne de production. On a nos poussins et on les élève jusqu’à ce qu’elles pondent. C’est donc beaucoup moins de déplacements, beaucoup moins de concentration et si un virus arrive, il ne contamine pas forcément tout le troupeau. Il y a également beaucoup plus d’échanges pour avoir une immunité collective. C’est important aussi d’avoir une diversité génétique dans le cheptel car l’industrialisation de l’élevage favorise une seule race qui va être multipliée des dizaines de milliers de fois. Et s’il y a une vulnérabilité, l’entièreté du cheptel peut être touché. Plus il y a de diversité génétique, plus il y a de chance d’avoir un élevage résilient. Donc l’élevage paysan est la meilleure réponse par rapport à l’arrivée de ces zoonoses.

Propos recueillis par Agrippine (UCL Nantes, Commission écologie de l’UCL)

[1European Food Safety Authority, ou Autorité européenne de sécurité des aliments.

[2Conseil national d’orientation de la politique sanitaire animale et végétale.

[3Via Campesina est un mouvement international fondé en 1993 rassemblant des millions de personnes travaillant dans la terre, l’agriculture, l’élevage.

[4L’accord UE-Mercosur est un traité de libre-échange entre l’Europe et l’Amérique du Sud qui mettra en compétition les éleveurs français et brésiliens. L’agrobusiness brésilien est plus compétitifs notamment grâce à ses faibles normes environnementales et la surexploitation des salariées qui y travaille.

[5Maladie qui peut être transmise de l’animal aux humains.

 
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