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Turquie-Kurdistan : Vers un nouveau processus de paix ?




Dans un contexte de guerre prolongée de l’État turc contre les Kurdes, un enchaînement d’événements survenus au mois d’octobre semble ouvrir une nouvelle phase historique dans les relations entre l’État turc et le mouvement de libération du Kurdistan et permettre un espoir limité vers une solution démocratique à la question kurde.

Depuis sa fondation en 1923, la Turquie a mené des politiques nationalistes d’oppression et d’assimilation visant à créer artificiellement un peuple turc homogène, niant la présence de plusieurs peuples sur son territoire. Elle mène aujourd’hui une ­guerre contre l’existence même des kurdes sur son territoıre et par delà ses frontières, notamment par des politiques d’oppression coloniale, de guerre ouverte et de torture des prison­nières et prisonniers politiques.

Les dernières négociations ­entre la Turquie et le mouvement kurde datent de 2015 et s’étaient soldées par des massacres commis par la Turquie, déployant l’armée et bombardant son ­propre territoire dans des villes ayant déclaré leur autonomie. Mais plusieurs événements survenus au cours du mois ­d’octobre semblent paver la voie vers un nouveau – et fragile – processus de paix.

La discussion semble à nouveau possible

Le 13 octobre, le DEM Parti, principale alliance pro-kurde, a organisé à Amed (Diyarbakir, en turc) un meeting « pour la liberté et contre l’isolement », sous-entendu celui d’Abdullah Öcalan [1], emprisonné depuis 1999 et en isolement total depuis mars 2020. Malgré l’interdiction du rassemblement, la mobilisation a été une démonstration de force réussie. Le DEM Parti y a réaffirmé qu’Öcalan était un interlocuteur incontournable pour les tentatives de construire la paix au Moyen-Orient et en Turquie.

Le 22 octobre, le leader du MHP, parti fasciste et allié de l’AKP d’Erdoğan, Devlet Bahçeli, grand haïsseur des kurdes, a créé la surprise en demandant de permettre à Öcalan de venir s’exprimer au Parlement pour y déclarer la dissolution du PKK et la fin de la lutte armée. Il a été secondé dans la foulée par Ozgür Özel, dirigeant du CHP, parti social-démocrate et nationaliste.

Le 23 octobre, le député Ömer Öcalan, neveu d’Abdullah, a pu rencontrer son oncle dans sa ­prison d’Imrali, constituant la première preuve de vie du ­leader kurde après 43 mois d’isolement total. Le même jour, une attaque était menée contre une entreprise d’armement turque, faisant sept mortes dont les deux assaillantes.
Le gouvernement turc a immédiatement accusé le PKK et bom­bardé le soir-même des infrastructures civiles du Rojava en représailles, tuant quinze civiles.

Le commandement du PKK a revendiqué l’attaque le len­demain, déclarant que l’action a été menée par un bataillon autonome et qu’elle était prévue de longue date, indépendamment de l’agenda politique récemment discuté en Turquie. À rebours du discours tenu par la Turquie sur la faiblesse de la guérilla et son inexistence au Bakûr [2], cette actionrappelle au contraire, à la veille de négociations annoncées, que la guérilla peut frapper à l’intérieur du territoire turc.

Manifestation dans la ville d’Amed,le 8 novembre 2024, pour protester contre la nomination d’administrateurs pour remplacer les co-maires élues.
BERFIN CALAN

Pourquoi la Turquie veut-elle parler avec les Kurdes ?

La Turquie est prise dans les enjeux de la guerre génocidaire en Palestine menée par Israël et l’invasion du Liban, avec des velléités annoncées par ­l’actuel pouvoir israélien de concrétiser un « grand Israël » dont les frontiè­res reconfigureraient le Proche-Orient. S’il est à l’heure actuelle peu probable qu’Israël s’en prenne frontalement à la Turquie, pays membre de ­l’OTAN, c’est une éventualité que le régime turc ne peut pas ignorer, l’incitant à vouloir résoudre le « problème kurde » pour ne pas combattre sur ­plusieurs fronts.

Cette temporalité s’inscrit dans un contexte de profonde crise économique aggravée par des dépenses militaires engagées dans la guerre sur ses frontières orientales.

La prudence reste de mise

La guerre au Moyen-Orient pourrait mener à la désta­bilisation des régimes iraniens
et syriens, ouvrant alors une ­brèche pour les kurdes, per­mettant à l’AANES [3] de devenir une région autonome de la Syrie u aux Kurdes d’Iran de se soulever contre le régime. Ces scénarios, s’ils sont actuellement loin de se réaliser, ont de quoi inquiéter l’État turc qui redoute une unification des Kurdes proche de ses frontières.
Sur la scène politique turque, l’AKP est en mauvaise posture, Erdoğan étant donné perdant aux prochaines élections par tous les sondages.

Le DEM Parti est la troisième force politique de Turquie et les kurdes représentent entre 20 et 25 millions de personnes, sur une population de 85 millions d’habitantes. Cela fait des kurdes un électorat convoité qui, s’il n’est pas homogène, a le pouvoir de faire de ­faire pencher la balance en faveur de l’AKP ou du CHP en fonction des concessions obtenues, au moment-même ou Erdoğan cherche à modifier la constitution pour pouvoir à nouveau se présenter à la Présidence. L’ouverture de ces discussions constitue par ailleurs une opportunité pour la Turquie de diviser le mouvement kurde en y créant des contradictions au sujet de l’abandon de la lutte armée.

Ces circonstances mènent les différentes forces politiques de Turquie à vouloir nouer des alliances temporaires avec les Kurdes. Pour autant, la Turquie est si profondément engagée dans sa guerre contre les Kurdes qu’on l’imagine mal faire ­marche arrière [4]. Le mouvement kurde devra obtenir des concessions concrètes et se préparer à être ­trahi. Le DEM Parti a déjà posé comme condition des changements dans la constitution turque pour garantir une égalité et des droits à la diversité culturelle, ­linguistique et religieuse. La condition d’un pays médiateur garant des négociations a également été évoquée lors de la ­réunion avec A. Öcalan.

Au-delà du contexte récent, tout processus de paix sans rapport de force suffisant porte le risque de n’être qu’une pacification menant à l’abandon de la lutte révolutionnaire sans progrès social réel pour les colonisées.
Ces discussions ne ralentissent pour autant pas la machine oppressive turque. Des avions militaires continuent de décoller tous les jours pour aller bombarder le Başûr [5] et le Rojava [6].

Par ailleurs, l’État turc a procédé le 4 novembre à la nomination d’administrateurs pour remplacer les co-maires élues en mars dernier, accusées comme souvent de terrorisme. Une résis­tance populaire s’est immédiatement mise en place dans les villes en question et dans le reste du Bakûr via des mobilisations massives, des émeutes ou encore des gardes de nuit organisées dans les mairies. Le rapport de force va être crucial, ce vol d’auto-gouvernance risquant comme en 2016 et 2019 d’être généralisé aux autres mairies gagnées par le DEM Parti en mars dernier.

Morgane (Commission Relations internationales de l’UCL)

[1Co-fondateur du PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan.

[2Nom kurde désignant le Nord du Kurdistan, soit la partie se trouvant sur le territoire de l’État turc.

[3Administration totalement autonome du Nord et de l’Est de la Syrie.

[4Lire «  Reconnaître une guerre quand on en voit une  », juillet 2019, sur Serhildan.org

[5Sud du Kurdistan, soit la partie située en Irak actuel.

[6Partie Ouest du Kurdistan, située en Syrie actuelle.

 
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