Culture

Voir : Jean-Claude Barny, « Fanon »




Début avril 2025 sortait sur nos écrans Fanon, de Jean-Claude Barny. Un film important, une œuvre qui vaut le détour, mais qui ne parvient pas à éviter un certain nombre d’écueils parfois embarrassants.

Dans Fanon, nous suivons la vie de l’auteur dans ses années de psychiatre à l’hôpital de Blida en Algérie, alors encore française, ainsi que son engagement de militant anti-impérialiste aux côtés du mouvement national algérien. Ce parti pris est probablement ce qui donne sa plus grande force au film : il offre au grand public une image forte de la réalité du système colonial en contexte français. Ayant réussi à attirer (à l’heure où ces lignes sont écrites) presque 200 000 spectateurs et spectatrices, il nous donne à voir la violence de l’oppression coloniale. La domination des Français – toujours sûrs d’eux et de leur mission civilisatrice – sur les autochtones se révèle frontalement dans des cadres léchés. L’inhumanité en costume cravate des médecins considérant les Algériens comme des bêtes, comme celles des colons qui se croient tout permis sur leur petit lopin de terre, est saisissante. Si la situation coloniale n’est pas inconnue pour l’amateur de cinéma, une telle présentation de la France, dans ce qu’elle considérait alors comme un département, une telle description d’un véritable apartheid, est relativement neuve. Et en cela, on peut penser que cette œuvre fera date.

Cependant, le personnage principal du film, celui dont nous suivons les traces pendant deux heures, ce n’est pas l’Algérie. C’est Frantz Fanon. Un intellectuel relativement peu connu en dehors des sphères militantes, mais qui fut un des penseurs majeurs de la théorie anti-raciste et anti-impérialiste. C’est là l’autre grande force de cette œuvre que de nous permettre de fréquenter un peu une figure qui devrait jouir de plus de célébrité. On sent que l’équipe du film adore Fanon. À tel point que cela peut en devenir déroutant. Le personnage, et son acteur, sont souvent esthétisés au possible, jusqu’à donner un sentiment d’hagiographie à l’ensemble.

Par ailleurs, au delà de ce récit important, le film ne soigne pas tous les points qu’il aborde. Nous seront ainsi étonnés de voir des affiches du FLN quelques années avant sa création. Toute l’histoire du mouvement national algérien est globalement survolée, relayée en toile de fond de la vie de Fanon. L’occasion était pourtant belle de raconter une partie de ce récit là.

Mais le plus dérangeant consiste dans le traitement de la psychiatrie. Fanon est dépeint comme un médecin, ce sera là son rôle, sa vision du monde et la perspective du film. Son engagement communiste n’est pas ou peu évoqué. Et la colonisation est prise par un angle trop pathologique. Même le dangereux bourreau français, soldat cruel, est croqué comme une pure victime d’un système qui écraserait autant les colons que les colonisées, et est soigné par le courageux docteur qui lui offre une rédemption. Le film met trop peu l’accent sur les intérêts concrets qu’ont pu avoir certains colons dans la colonisation et, par là, frôle parfois la fresque dépolitisante.

Wendelin Thomas (UCL Alsace)

  • Jean-Claude Barny, Fanon, 2025, 133 minutes.
 
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