Culture

Voir : Mendonça Filho, « L’Agent secret »




Ces dernières semaines est sorti en salles le nouveau film de Kleber Mendonça Filho, L’Agent secret. Un chef-d’œuvre cinématographique, qui a valu au réalisateur brésilien, habitué du Festival de Cannes, le prix de la mise en scène, et à Wagner Moura celui de la meilleure interprétation masculine. Un film qui mérite amplement la Palme d’or, toutefois la présence du grand Jafar Panahi sur le tapis rouge cannois la même année l’en a privé.

Le film nous plonge dans les « Années de plomb » au Brésil et suit un agent qui se réfugie dans le Nord-Est en pleine ambiance festive du carnaval. Dès les premières séquences, l’atmosphère joviale de la fête se charge de la lourdeur du contexte socio-politique troublé de la dictature. Peu à peu, le film glisse dans un cauchemar où se mêlent plusieurs genres cinématographiques : thriller, fantastique, drame et comédie.

L’Agent secret apparaît alors comme un envoyé spécial de notre temps présent, infiltré dans un passé dictatorial qui continue de hanter tout un pays. Sa mission est de nous dévoiler, avec une grande limpidité, comment en temps de dictature, le capital sans scrupules prend le dessus sur l’État et le droit ; comment l’appareil policier se fait complice et soumis à la main du capital ; et comment les oppressions de classe, de genre et de race s’imbriquent de façon flagrante.

Notre agent trouve refuge dans le Nord-Est, au sein d’un îlot de solidarité et d’entraide, à l’abri des regards de la police et des mercenaires. Mendonça nous rappelle ainsi que même dans les temps les plus sombres, subsistent des bougies qui rayonnent d’humanisme, de soutien et de douceur. Dans ce havre, l’agent obtient, grâce à son réseau, un poste aux archives du commissariat, en attendant que son sort se dessine...

L’Agent secret est sans doute le film le plus abouti de Mendonça autour de son thème fétiche : l’archive et la mémoire, déjà présentes dans ses courts-métrages, notamment Vinil Verde. Cet intérêt pour la mémoire se traduit par une reconstitution immersive du Brésil des années 1970, à travers les couleurs vives, les voitures, les costumes et l’architecture – un motif également central dans son film Aquarius.

Mendonça fait de ce film un véritable dialogue entre passé et présent. Le personnage de l’étudiante des archives rend ce dialogue possible et nous guide dans la reconstruction de l’histoire. Elle nous montre que l’entretien de la mémoire, en affrontant les épisodes les plus sombres, constitue l’antidote capable de nous immuniser contre la répétition de ces périodes, et de nous libérer des « requins » qui nous hantent lorsque nous nous contentons de regarder l’affiche des Dents de la mer sans jamais oser voir le film.

Mendonça nous amène ainsi à nous poser des questions essentielles, et nous propose des réponses solides : que faut-il faire pour chasser nos cauchemars collectifs refoulés, susceptibles de ressurgir à tout moment ? Comment être sûre de bien connaître notre passé ? Faut-il se doter de la maturité nécessaire pour regarder enfin Les Dents de la mer ?

Un grand film, à mille lieues d’un simple « travail de bête », qui mérite d’être vu et débattu.

Hayha (UCL Montreuil)

  • Kleber Mendonça Filho, L’Agent secret, 2025, 2 h 40 min.
 
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