Voir Raoul Peck : Orwell, 2+2=5

« Un ramassis d’inepties bolcheviques et marxistes », voici le résumé donné par un avis trouvé en ligne sur le dernier film de Raoul Peck. De quoi rendre curieux ou curieuse ! D’autant que son réalisateur a brillé par le passé autant dans la fiction – Le Jeune Karl Marx notamment – que dans le documentaire, avec entre autres I Am Not Your Negro sur la figure de James Baldwin, et la mini-série Exterminez toutes ces brutes sur la colonisation et les génocides.
On retrouve ici un exercice cher à Raoul Peck : le portrait. En l’occurrence, celui de Georges Orwell, avec l’intention revendiquée de remettre en avant ses réflexions politiques, et de proposer une lecture anti-autoritaire et antifasciste de son roman 1984, souvent référencé par l’extrême droite ces dernières années. Le film nous présente les jeunes années d’Orwell, pur produit de la bourgeoisie coloniale anglaise, né en Inde, avant de faire ses études au prestigieux collège d’Eton, puis de s’engager durant cinq ans dans la police impériale en Birmanie. Cette introduction est peut-être la meilleure partie du film : elle met en avant le parcours de pensée d’un homme qui a connu la machine impérialiste au plus près en y prenant part, son analyse matérialiste du colonialisme, et comment les premiers profiteurs d’un système d’exploitation peuvent aussi choisir de se rebeller contre lui.
Mais passé ce démarrage, le film s’enlise rapidement, en s’attardant longuement sur les dernières années de l’auteur pendant lesquelles il écrit son dernier roman, 1984. Le réalisateur veut tirer des parallèles entre l’ouvrage et le monde actuel. On pouvait craindre que l’exercice soit maladroit. Il l’est. Perdu dans l’ivresse d’un montage par ailleurs virtuose, la réalisation finit par tout mélanger, en mettant sur le même plan tous les autoritarismes, toutes les foules, toutes les morts et mortes. Le déluge d’images devient rapidement frénétique, passant d’une situation à une autre sans transition ni explication, et n’hésitant jamais à recourir à des images chocs. On finit avec l’impression d’une démonstration tourbillonnante mais chaotique, dont de nombreux éléments posent questions, comme la lourde insistance à vouloir calquer l’idée de novlangue partout, mais également l’usage d’image générées par IA : pour dénoncer son usage certes, mais était-ce une bonne raison d’y recourir ? À tous ces endroits, on garde la sensation d’un réalisateur brillant, mais dont le fond du propos a été totalement sacrifié au profit de la forme. Si on pensait trouver une réponse aux reprises confusionnistes d’Orwell par l’extrême droite, on finit face à une vision tout aussi confusionniste, mais qui se revendique de l’autre bord.
À la sortie du film, il reste une question : à qui s’adresse-t-il ? Ses partis pris sont tellement tranchés qu’on finit par comprendre qu’un spectateur de droite, même modérée, ne puisse y voir que des « inepties ». À l’inverse, quand on est engagée dans les luttes sociales, difficile de sortir de là sans avoir l’impression d’avoir assisté à une longue démonstration d’enfonçage de portes ouvertes, aussi enthousiaste que vaine. D’autant que le film ne donne aucune arme pour sortir de la torpeur dans laquelle il nous plonge, se contentant d’évoquer la foi dans le peuple qui ne renoncerait pas à sa « morale » : dur à croire après des dizaines de minutes d’images de foules fascisées enchaînées de façon stroboscopique. Reste un film dont la grande dénonciation floue du monde moderne fera sûrement plaisir à la « gauche Telerama » qui pourra se satisfaire de se sentir du « bon côté de l’histoire », et qui résonnera peut-être chez quelques individus confus, mais pas encore perdus aux discours conservateurs. Mais sinon, difficile de sortir de là sans la désagréable impression qu’on a passé deux heures à nous expliquer que 2+2 ne font pas 5. Pas certain que la démonstration avait besoin d’être aussi longue.
N. Bartosek (UCL Alsace)
- Raoul Peck, Orwell : 2+2=5, sortie en salles le 25 février 2026, 120 minutes.






