Yann Cochin (Sud-Energie) : « Les agents d’EDF-GDF disponibles pour une action dure »

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Alors que l’UMP et l’UDF s’apprêtent à voter l’ouverture du capital d’EDF-GDF et que la lutte se poursuit, nous nous sommes entretenus avec Yann Cochin de SUD-Énergie sur la mobilisation contre la privatisation d’EDF-GDF.

Alternative Libertaire : Quel bilan tires-tu de la lutte menée ces derniers mois contre la privatisation d’EDF-GDF ?

Yann Cochin : Il faut d’abord retenir qu’il a existé et existe encore une disponibilité évidente des agent(e)s d’EDF-GDF pour s’inscrire dans une action dure. On le voit à travers la participation massive à toutes les journées d’action. À chaque fois, les assemblées générales ont posé la question de la continuité du mouvement. L’interfédérale (CGT, CFDT, FO, CFTC) s’y est à chaque fois opposée.

Des intérêts particuliers et même partidaires ont été opposés à cette stratégie d’action.

La stratégie des fédérations syndicales, c’est de faire durer le mouvement et cela mène à l’impasse. Là où SUD est présent, nous ne nous contentons pas d’appeler à la grève et ce d’autant que nous savions que les autres fédérations n’appelleraient pas à la grève reconductible.

Nous nous sommes appuyé(e)s sur les contacts pris avec d’autres équipes militantes au moment des grèves de mai-juin 2003 sur les retraites et avons impulsé partout où nous le pouvions des réseaux militants permettant de faire circuler l’info, d’organiser des débats, mais aussi de susciter l’auto-organisation. C’est sur la base de l’appel contre la privatisation et pour la grève générale dont nous sommes à l’origine que la grève a été déclenchée, notamment là où SUD est très présent comme à Clamart, Montoire, en Vendée, à la centrale de Belleville, mais aussi au Réseau transport électricité (où l’opposition CGT est majoritaire). Cela est bien mais pas suffisant. FO en pointe lors du référendum de janvier 2003 sur les retraites d’EDF-GDF n’est pas dans le combat pour la grève contre la privatisation.

En fait actuellement on paye les défaites des oppositions syndicales de ces 10, 15 dernières années. Aussi notre tâche est double. Nous devons à la fois créer des réseaux militants intersyndicaux, en même temps que nous devons mener la lutte. EDF-GDF est un bastion que l’appareil CGT (1 200 permanent(e)s) verrouille très fortement. Face à cela SUD ne fait pas le poids. Si on avait réussi à mettre en place ces réseaux militants avant la mobilisation actuelle, la donne aurait été différente.

Si la loi sur le changement de statut est voté, les autres fédés proposeront le maintien de capitaux publics à 100 % et un référendum contre l’ouverture du capital. Elles commencent à en parler, mais je pense que ce n’est pas l’axe de lutte à privilégier.

Le changement de statut est profondément symbolique. Cette lutte est apparue comme une possibilité de revanche pour les agents qui vivent la privatisation rampante au quotidien depuis des années.

Si nous perdons, les conditions seront plus dures, mais on aura construit des choses (collectifs de lutte, réseaux, cellules d’informations) sur lesquelles nous pourrons nous appuyer pour les luttes à venir.

AL : Tu parles de blocages de type partidaire. Peux-tu expliciter ?

Yann Cochin : Je veux parler du frein à l’action mis par les appareils syndicaux. Les autres fédérations estiment qu’elles ont beaucoup à perdre en mettant toutes leurs forces dans la bataille. Elles subissent des pressions des directions concernant les garanties de pérennisation de leurs appareils. La question des débouchés politiques est également posée. Il suffit de lire L’Humanité pour comprendre. Il y a quelques mois le PCF et l’appareil CGT disaient que la gauche n’était pas prête, parce qu’elle n’avait pas de programme et qu’une confrontation pouvait faire le jeu de l’extrême droite. Aujourd’hui les mêmes nous disent que la gauche est prête pour reconquérir le pouvoir, mais que le PS est trop fort et qu’il faut encore un peu de temps pour rééquilibrer les forces en faveur du PCF. Il y en a marre de mettre le mouvement syndical à la remorque du débouché des uns et des autres. C’est pourquoi nous sommes pour l’autonomie du mouvement syndical et social.

AL : On a le sentiment d’un immense gâchis et on se dit que la privatisation d’EDF-GDF s’est sans doute jouée il y a un an entre le référendum de janvier 2003 exprimant un rejet de la privatisation et les grèves contre le projet de loi Fillon sur les retraites.

Yann Cochin : Tu as raison. Après le référendum de janvier 2003 on a entendu un soulagement lâche de FO et de la CGT, estimant qu’on avait évité ainsi le pire... Avant le vote, beaucoup d’appels d’agents nous disant qu’ils/elles passeraient à SUD en cas de victoire du oui. La bataille sur les retraites a été menée sans concertation entre FO, SUD et l’opposition CGT. SUD a donc décidé de formaliser ces contacts. Mais l’idée que la CGT allait se ressaisir et qu’elle ne laisserait jamais le gouvernement privatiser EDF-GDF (cf. discours d’Imbrecht et Thibault au congrès CGT Mines-énergie de Biarritz fin 2003) a endormi l’opposition CGT (refondateurs communistes et LCR) qui a cru dans la stratégie d’action de la CGT jusqu’à ces derniers jours.

AL : Au printemps 2004, il y a eu des débordements mais limités. Qu’est-ce qui a empêché un plus grand débordement des fédérations dont aucune ne souhaitait l’affrontement avec le gouvernement ?

Yann Cochin : La culture d’EDF-GDF est un élément important. La CGT est à l’origine de la création d’EDF-GDF et cela structure sa base dans un lien de confiance et de délégation, même si elle est en train de se craqueler. Ainsi la CGT a perdu des milliers d’adhérent(e)s ces dernières années. L’aigreur des combats perdus et l’attitude des appareils modifient ce rapport.

AL :Votre lutte ne souffre-t-elle pas d’un isolement interprofessionnel ?

Yann Cochin : Depuis la journée d’action du 3 octobre 2003, une réflexion a été engagée sur la réappropriation de l’outil de travail qui passait par l’action directe (coupures de courant entre autres). L’idée qu’on peut ainsi faire céder le gouvernement est en soi positif, mais cela a empêché de poser la question de l’interprofessionnel. Or nous avons toujours dit que si nous nous battions, c’était aussi pour les autres services publics, car si on cède, ce sera plus dur pour les autres. Ce processus de réappropriation de l’outil de travail s’est opéré tout en cultivant l’ignorance du monde extérieur et des autres secteurs professionnels.

Propos recueillis le 23 juin 2004

 
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