France/Etats-Unis : Objectif Afrique

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Comment États-Unis et France se disputent les intérêts économiques et stratégiques du continent noir. Cet article a été publié dans le numéro de septembre 2003 de Rojo y Negro, mensuel de la CGT espagnole (anarcho-syndicaliste).

Les affrontements constants entre les États-Unis et la France au Conseil de sécurité des Nations unies, en quête de vote des pays africains présents démontrent l’intérêt que ces deux pays manifestent pour l’Afrique. Derrière cette lutte diplomatique marquée par des pressions et des chantages se trouvent des intérêts économiques comme le pétrole et le contrôle de régions d’importance géostratégique comme Djibouti.

« L’Afrique n’est pas une priorité stratégique nationale. » Ces paroles, prononcées par le candidat républicain à la présidence des États-Unis en 2000, ont perdu toute leur signification. Sous l’administration Bush, les États-Unis sont entrés dans la course pour la répartition des ressources et des sphères d’influence dans le continent africain. En face un rival de poids : la France. Au milieu de tout cela, plusieurs motivations : le pétrole, la défense des intérêts des entreprises nationales et le contrôle de certaines régions d’importance géostratégique.

Le chantage et les pressions des uns et des autres sur les trois pays présents au Conseil de sécurité (Angola, Cameroun et Guinée) pour remporter l’appui à leurs positions respectives face à l’Irak ont été un exemple de plus de cette lutte. Dans cet affrontement néocolonial, on trouve des régions déjà réparties, des points de convergence et de conflits et des zones d’intérêts communs et partagés.

Le potentiel pétrolier de l’Afrique est énorme et reste à exploiter dans sa majeure partie. Selon la Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement, l’Afrique possède 8 % des réserves mondiales de brut. L’Afrique noire exporte 4 millions de barils par jour, c’est-à-dire la même production que le Venezuela, l’Iran et le Mexique réunis. De plus son pétrole est d’une grande qualité et, si on excepte le Nigeria et la Guinée équatoriale, auncun pays africain ne siège au sein de l’Organiation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) et n’a pour autant de limite à sa production. De plus, les États-Unis ont accru leurs pressions pour que le Nigeria sorte de l’OPEP et il pourrait ainsi porter sa production à quatre millions de barils par jours.

Le pétrole

Dans le cadre de leur stratégie de diversification des sources d’énergie, intensifiée depuis le 11 septembre, les États-Unis veulent obtenir de l’Afrique dans un futur proche 25 % de son pétrole. Selon le ministère de l’Énergie, ce qui compte actuellement, ce sont les 500 000 barils quotidiens du Nigeria, les 300 000 d’Angola et les 140 000 du Gabon, sans oublier le potentiel du « Koweit africain » - la Guinée équatoriale - dont la production est prévue pour atteindre 700 000 barils par jours.

Les États-Unis, à travers leur département d’État et leurs principales entreprises pétrolières ont très bien préparé le terrain. Powell a visité le Gabon, allié historique de la France ; le général Carlton Fulford, grand responsable de l’armée américaine en Europe, a voyagé à Sao Tomé pour étudier la possibilité d’établir un mandat régional en Afrique de l’Ouest et la compagnie privée Military Professional Ressources Inc. (propriété d’anciens responsables du Pentagone) forme les gardes-côtes de Guinée et d’Angola. Les États-Unis se déploient pour défendre leurs intérêts qui sont ceux de leurs entreprises : 75 % de la production pétrolière d’Angola est contrôlée par Chevron (Texaco). Il y a également d’autres intérêts de moindre importance. Ainsi par exemple, les États-Unis sont le premier acheteur de bauxite en Guinée Conakry, où l’on trouve 25 % des réserves mondiales de ce minerai.

D’autre part il existe des sphères d’influence stratégiques consolidées : l’Égypte est le second pays à bénéficier de l’aide des États-Unis derrière Israël ; le Maroc avec lequel ils ont signé un accord militaire bilatéral est un allié privilégié des États-Unis en Afrique du Nord.

L’influence de la France

En face, comme contre-poids à cette extension subtile et imparable, on trouve la France. Sa présence militaire, son histoire coloniale et l’importance de ses entreprises en Afrique (Total Fina Elf, Air France, Vivendi...) conditionnent sa politique.

Le comportement de la France en Côte d’Ivoire, en République centrafricaine ou au Rwanda rappelle les moments les plus désagréables de l’époque coloniale. Son dispositif militaire favorise cet interventionnisme. Actuellement, elle maintient des accords de défense avec sept États et de coopération militaire avec vingt-cinq autres et un réseau de cinq bases militaires terrestres et quatre régions dans le continent africain. Cela suppose un déploiement unilatéral, selon le ministère de la Défense français, de 8 500 soldats (2 700 à Djibouti, 800 au Tchad, 1 200 au Sénégal, 800 au Gabon et 3 000 en Côte d’Ivoire).

Le contrôle stratégique

Loin de cet imposante présence militaire, les États-Unis ont débuté leur propre extension. La lutte pour le contrôle de l’Afrique fait l’objet d’un point de convergence entre les deux puissances : Djibouti. Ce petit pays de la corne de l’Afrique, l’un des plus pauvres de la planète, est dans sa majeure partie désertique et manque de ressources. Néanmoins sa position stratégique est essentielle. La France maintient à Djibouti sa principale base militaire à l’étranger, Camp Lemoine, depuis laquelle elle dispose d’un certain pouvoir de contrôle sur le transit du pétrole et également d’un indubitable point d’appui dans une zone stratégique essentielle pour ses intérêts.

Le contexte surgi depuis le 11 septembre 2001 a permis aux États-Unis de renforcer leur présence militaire dans la région. Le missile qui a coûté la vie à six membres présumés d’Al Qaïda au Yemen en novembre 2002 a été dirigé depuis Djibouti où on trouve actuellement déployés plus d’un millier de militaires étatsuniens. Le secrétaire à la défense nord-américain, Donald Rumsfeld, a été très clair : « J’attends que d’ici deux à trois ans les installations militaires américaines soient également basées là. »

Mais quelle est la véritable raison pour laquelle France et États-Unis maintiennent une présence si importante dans un pays aussi insignifiant ? C’est très simple : ici on trouve le port de Bab el Mandab, qui est le port méridional de la mer Rouge, c’est-à-dire le lieu par lequel transite le quart de la production mondiale de pétrole. Il existe enfin un point de convergence essentiel entre la France et les États-Unis : le Maroc. Tous les deux sont des alliés essentiels du royaume chérifien. Comme Djibouti, ce pays nord-africain est un bon exemple des intérêts qui guident les politiques de ces deux pays d’Afrique. Aucune des deux puissances n’éprouve d’états d’âme pour appuyer la politique marocaine au Sahara occidental contre tout un peuple.

Face à leur image de hérauts de la liberté et du progrès, une fois de plus la réalité s’impose : les entreprises françaises et nord-américaines possèdent les licences d’exploitation des ressources du Sahara concédées de façon illégale par le Maroc. De riches gisements de phosphate et de fer ainsi que de possibles gisements de pétrole sont visés.

Durant tout le XXe siècle, l’Occident a dépouillé et spolié l’Afrique.

Maintenant au début du XXIe siècle, États-Unis et France ont commencé une lutte pour continuer la mise à sac.

Juan Carlos Galindo

  • Traduit de l’espagnol par la commission journal d’Alternative libertaire.
 
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