Communiqué UCL

Mélenchon : la nécessité de bannir l’imagerie antisémite

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Commentant les résultats électoraux britanniques, le leader de la France insoumise s’est récemment laissé aller à utiliser une expression flirtant avec l’antisémitisme. Un symptôme, sans doute, d’un manque de prise au sérieux de ce problème à gauche et dans le mouvement social.

Dans un billet de son blog du 13 décembre décryptant la récente défaite du Parti travailliste aux élections britanniques, Jean-Luc Mélenchon s’est fendu d’une remarque flirtant avec l’imagerie antisémite. Il y attribuait cette défaite à la tendance de Jeremy Corbyn à « s’excuser et à donner des gages » tantôt à la droite blairiste de son parti, tantôt aux « réseaux d’influence du Likoud » (droite dure nationaliste israélienne) lorsque son attitude face à l’antisémitisme a été mis en cause. Et de conclure son billet d’un assemblage au mieux maladroit, au pire passablement nauséabond : « Retraite à points, Europe allemande et néolibérale, capitalisme vert, génuflexion devant les ukases arrogants des communautaristes du Crif : c’est non. »

Le problème, c’est le contexte

Certes, le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) ne représente nullement la population juive de l’Hexagone dans son ensemble et, depuis le début des années 2000, il s’est aligné de façon éhontée sur la politique colonialiste et belliciste du Likoud. C’est la vérité nue, et c’est peut-être ce que Jean-Luc Mélenchon a voulu dire.

Le problème, c’est le contexte. Dans le langage conspirationniste, le Crif, c’est « les Juifs », et c’est une organisation toute-puissante, contrôlant les institutions du pays et devant laquelle les politicien·nes se prosternent... Utiliser cette image, c’est contribuer à perpétuer cette imagerie dangereuse. Ce n’est pas sous la pression du Crif que l’État français soutient la politique d’Israël ou tout autre politique impérialiste. L’explication d’une défaite électorale par le fait de s’être « trop excusé » ou d’avoir reconnu des manquements dans la prise en compte de l’antisémitisme pose également problème, particulièrement si c’est pour expliquer la défiance des « secteurs populaires ».

Le phénomène Dieudonné, c’était il y a moins de dix ans

Or, en la matière, la vigilance doit être rigoureuse. Les préjugés antisémites – largement présents à droite et à l’extrême droite – ne s’arrêtent malheureusement pas à la porte des milieux de gauche, d’extrême gauche, antiracistes et syndicalistes. Le phénomène Dieudonné, la sympathie qu’il a rencontré à gauche, c’était il y a moins de dix ans ! Les préjugés antisémites, il faut donc les contrer, pas les relayer avec une telle légèreté.

Par réflexe défensif, beaucoup d’organisations ont tendance à minorer cette menace antisémite, en France comme au Royaume-Uni. C’est une erreur.

C’est en partie parce qu’il a longtemps préféré détourner le regard sur cette menace que le Parti travailliste a subi une crise interne à ce sujet. Il y a certes eu une campagne mensongère orchestrée par des réseaux pro-israéliens et par la droite du parti, en instrumentalisant les problèmes d’antisémitisme pour des raisons n’ayant en réalité rien à voir avec la lutte contre l’antisémitisme. [1].

D’où vient le malaise chez les travaillistes

Mais le malaise d’un certain nombre d’adhérentes et d’adhérents juifs vis-à-vis de ce parti n’est pas une fiction et ne relève pas seulement de calomnies intéressées de la part des réseaux sionistes et des adversaires politiques de Jeremy Corbyn. Ce malaise vient en bonne partie d’une tendance qu’a eu le parti à mettre en doute, à nier ou à minorer l’antisémitisme ordinaire, vu seulement comme un problème résiduel et monté en épingle par les sionistes [2]

Nous pensons au contraire qu’il ne faut pas minorer ce problème. Et donc bannir de notre expression l’imagerie douteuse utilisée par Jean-Luc Mélenchon dans ce billet.

Union communiste libertaire, 10 janvier 2020

NOTA : Ce texte remplace et développe un précédent communiqué en date du 27 décembre 2019.

[1Aaron Bastani, « Le Parti travailliste est-il vraiment un repaire d’antisémites ? », Le Monde diplomatique, juin 2019.

[2Des analyses à ce propos dans l’entretien croisé « Understanding Labour’s Antisemitism Crisis », dans la revue de gauche Jewish Currents, 6 décembre 2019.

 
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