18e Festival du film court de Brest : l’Espagne à l’honneur

Version imprimable de cet article Version imprimable


En mise en bouche de sa 18e édition, le Festival européen du film court de Brest, qui s’affirme parmi les références européennes du genre en drainant un public large et varié sur cinq sites avec 38 500 spectateurs lors de l’édition 2002, proposait cette année en nuit d’ouverture une invitation aux sept péchés capitaux.

Gourmandise, paresse, envie, colère ou luxure au fil de la nuit à travers une sélection de courts à moyens métrages de réalisateurs/trices travaillant dans des genres aussi différents que le documentaire avec le rarissime Nogent, Eldorado du dimanche du jeune Marcel Carné tourné en 1930, le cinéma d’animation contemporain avec Hammam de Florence Miailhe qui propose un superbe éloge à une paresse teintée d’érotisme saphique ou Les Yaourts mystiques. Plus classique, la fiction avec des œuvres cyniques comme La Proposition de manger des enfants de Brice Reveney dans une version contemporaine de Jonathan Swift, gores ou ultraviolentes comme Vibroboy de Jan Kounen nous emmènent sur les délicieux chemins de la gourmandise et de la luxure.

Brest, également festival de la découverte de jeunes réalisateurs, à travers la sélection « C’est arrivé près de chez nous », propose un panorama de qualité d’œuvres de jeunes réalisateurs bretons ou prenant pour thème la Bretagne, hors compétition.

Parmi ceux-ci, l’univers onirique, féerique ou violent, d’Élisabeth, femme délaissée dans une pension de bord de mer durant des vacances de basse saison par un mari absent jusque dans ses présences est magnifiquement interprété par Anne-Sophie Aubin dans Bons baisers d’ici de Michel Meyer et Stéphanie De Fenin.

Révoltes en Espagne

L’Espagne, pays invité pour cette édition 2003 sert de prétexte à une très riche rétrospective qui poursuit dans l’en-dehors à travers la projection des deux chefs d’œuvres surréalistes coécrits par Luis Bunuel et Salvador Dali Un chien andalou et L’Âge d’or, ce dernier dérivant vers la critique anticléricale et sociale, thématique traditionnellement présente au festival de Brest, et pleinement assumée dans l’extraordinaire documentaire anthropologique de Bunuel sur la misère de la condition paysanne de Las Hurdes, la Terre sans pain d’Extremadure de 1932.

L’histoire des années noires du franquisme et des luttes individuelles ou collectives contre le fascisme et l’ordre moral catholique ne pouvait pas être ignorée dans le cadre de cette rétrospective espagnole. Elles se font jour avec les histoires de deux révoltes, celle de jeunes gens qui brisent le traditionalisme du Vendredi Saint par le plaisir d’un pique-nique rock dans la Barcelone de 1960 avec Un viernes santo de Juan Gabriel Tharrats ; ou plus tragiquement par le refus de l’éducation fasciste et l’engagement résistant d’un jeune basque, dont le père est mort lors du bombardement de Guernica, et qui le conduira à la torture et à la mort dans un film très dur, immédiatement post-franquiste, de Iñaki Nunez Estado de excepción.

Si « Les courts des grands » nous font (re)découvrir les premiers films de réalisateurs espagnols reconnus et passés au long métrage comme le Tarde de Domingo de Carlos Saura qui nous conte les désillusions d’un dimanche après-midi d’une « criada », bonne au service d’une famille bourgeoise, les jeunes réalisateurs/trices comme Javier Rebollo et sa productrice Lola Mayo constituent le véritable intérêt de ce festival. Avec son actrice fétiche - et talentueuse — Lola Duenas, qu’il définit comme son Antoine Doinel /Jean-Pierre Léaud au féminin, ce cinéaste « qui ne se sent pas de sa génération » traite du temps qui passe et des rapports de séduction heureux ou malheureux. Il nous emmène du côté des rapports humains de la vie d’une femme aux multiples facettes : prostituée amoureuse de son client habituel, un médecin légiste désenchanté dans El Equipaje abierto ; barmaid qui retrouve son ex-compagnon à sa sortie de prison ou jeune femme vivant une relation mensongère avec un vieil homme rencontré dans le premier métro avec En camas separadas. « Une anecdote de roman-feuilleton transcendée par la mise en scène » selon la définition des réalisateurs/trices qui tournent actuellement à Paris leur premier long métrage : Ce que je sais de Lola, toujours avec Lola Duenas.

La carte blanche enfin laissée au Festival d’Alcala de Henares près de Madrid nous offre de petits chefs d’œuvres du film court espagnol à l’image d’Esposados de Juan Carlos Fresnadillo, nominé aux oscars en 1996. Cette histoire d’amour vache se transforme en thriller, servi par l’interprétation inquiétante d’Anabel Alonso, quand un couple au bord de la crise de nerf gagne à une loterie qui s’avérera mortelle.

Les « questions d’identité », transversales à de nombreux films en ou hors compétition, et renforcées par l’arrivée de nouveaux pays au festival, futurs membres de l’Union européenne, font l’objet d’un programme spécifique s’attachant à poser un regard sur des questions politiques, sexuelles, morales ou culturelles.

L’engagement politique se fait documentaire avec La Sixième face du Pentagone tourné en 1967 lors de la plus importante manifestation contre la guerre du Vietnam aux USA, hommage aux nôtres avec Cinq doigts pour el pueblo, film d’animation dépouillé de Bruce Kreps retraçant les derniers instants de Victor Jara ou fiction dans Le Grand soir de Stéphane Brisset qui retrace la journée du 10 mai 1981 d’un lycéen qui s’intéresse essentiellement au rock et au foot et qui découvrira la politique, les amours déçus et la sexualité ce fameux soir.

Passions et politiques

L’identité sexuelle est douce avec Le Baiser, série de portraits d’hommes et de femmes de tous âges, homo ou hétérosexuels qui s’embrassent.

Elle est violente, passionnée, presque sadomasochiste et en fin de compte impossible dans Faim d’aimer de et avec Orazio Massaro, qui met en scène une histoire d’amour et de sexe improbable entre un homme n’assumant pas sa bisexualité et une femme à la sexualité éteinte.

Et comme la passion (cinéphile) se conjugue à Brest avec la fête, le bar du festival devient le soir le cœur des rencontres entre bénévoles, réalisateurs et spectateurs ou le lieu de projection de La nuit des cancres. Celle de la télé associative, avec Zaléa TV (Paris), Ty Zef (Brest), Canal bruit (Toulouse), propose quant à elle une alternative en termes de production et de diffusion, sujet au cœur des forums organisés avec les professionnels dans le contexte de la réforme du statut des intermittent(e)s du spectacle qui suscite quantité d’inquiétudes quant au devenir de la création en moyen métrage (films de 30 à 59 minutes). Cette préoccupation et ce soutien du festival de Brest à la cause des intermittent(e)s en lutte sont exprimés par la projection d’extraits de Paroles d’intermittent(e)s au début de chaque séance et par la projection intégrale du film suivie d’un débat avec le public.

Loin de la chaleur de l’Espagne, au palmarès du festival, c’est le cinéma norvégien qui est à l’honneur avec un premier film, grand prix de la ville de Brest, Sauver les enfants mettant en scène des enfants au regard mort qui symbolisent l’extrême droite norvégienne.

Suite à l’année prochaine pour la 19e édition, dont on espère qu’elle conserve la même diversité et la même convivialité qui fait de Brest un rendez-vous à la fois associatif et d’un grand professionnalisme pour les jeunes créateurs.

A. Doinel (AL Rennes)

 
☰ Accès rapide
Retour en haut