Bolivie : La révolution sur le gué

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La Bolivie vient de connaître une véritable insurrection dont les médias ont relevé les aspects les plus spectaculaires, mais qui a profondément affecté une population qui s’est majoritairement soulevée contre l’oligarchie.

L’histoire de la Bolivie est marquée par une longue tradition de luttes populaires et révolutionnaires.

En 1952, une insurrection populaire met fin à la dictature militaire et revendique le contrôle ouvrier sur les mines. Le gouvernement de Paz Estenssoro nationalise les mines d’étain.

En 1978, des femmes boliviennes opposées à la dictature initient une grève de la faim qui se transforme en grève générale et fait tomber la dictateur Hugo Banzer.

En 2000, la population de Cochabamba, deuxième ville du pays, se soulève contre la privatisation de l’eau et obtient le retrait de la concession d’exploitation de l’eau à la multinationale britannique propriétaire du réseau de distribution d’eau et la municipalisation de l’eau.

La révolte populaire de septembre-octobre 2003 qui a renversé le président Sanchez de Lozada a mobilisé 70 % de la population bolivienne mais n’était pas porteuse d’un projet de transformation sociale.

Les médias occidentaux ont mis l’accent sur l’exportation et le bradage de la production nationale de gaz vers la Californie en passant par le Chili ou le Pérou. Si cette mesure a servi de catalyseur, bien d’autres raisons accumulées expliquent cette explosion populaire. Les privatisations, la baisse du niveau des retraites, la réforme de l’éducation, la revendication pour la redistribution des terres, la volonté du gouvernement d’éradiquer la culture de la feuille de la coca sous la pression des États-Unis constituent d’autres raisons décisives.

Déjà lors du soulèvement des 12 au 13 février 2003, le gouvernement de Sanchez de Lozada avait fait tiré sur la foule : bilan 35 morts, 210 blessé(e)s. Si le poids du mouvement ouvrier et des mouvements indiens a été décisif dans le processus insurrectionnel de septembre-octobre 2003, celui d’autres composantes du mouvement l’a été tout autant.

Nous pensons à la mobilisation des jeunes et des assemblées d’habitant(e)s mais aussi et surtout aux femmes.

Rôle moteur des femmes

Leur action s’est développée à travers les grèves de la faim qu’elles ont initié dans 20 provinces de la région de La Paz. Elles ont été en première ligne dans le blocage des routes. Elles étaient au cœur de tous les affrontements avec la police et l’armée.

La mobilisation des femmes a été énorme mais elle a été passée sous silence par les organisations politiques, syndicats et associations de lutte partie prenante de l’insurrection. Lors des marches sur La Paz, les hommes monopolisaient la parole. Ils cantonnaient les femmes à des tâches domestiques comme la préparation des repas, se réservant les meilleurs rôles.

Le mouvement populaire procède également d’une profonde crise de la représentation. Aux élections présidentielles de juin 2002, 48 % de la population s’est abstenue et Sanchez de Lozada n’a dû son poste de président qu’à une alliance de circonstance avec tous les partis opposés à Evo Moralès le leader indien de la gauche radicale arrivé second à cette élection.

15 jours d’une grève et de blocages de tous les grands axes routiers du pays réprimés dans le sang par l’armée (80 mort(e)s, 400 blessé(e)s) ont eu raison d’un président honni.

L’oligarchie reste en place. Le vice-président Mesa qui s’était désolidarisé en octobre de Sanchez de Lozada prend sa place et a reçu aussitôt le soutien des États-Unis... Un président sous surveillance et qui apparaît incapable de résoudre la crise structurelle du pays.

Que va faire une opposition qui n’a pas voulu au-delà du renversement d’un président-dictateur ?

Le but de Quispe et Morales, les deux leaders indiens aymaras est de prendre le pouvoir, convoquer une assemblée constituante souveraine et soutenir un programme de nationalisation. Mais aussi déserrer l’étau des institutions internationales, du plan Colombie et de la Zone de libre échange des Amériques (ZLEA).

La Centrale ouvrière bolivienne (COB) a appelé à la constitution d’une assemblée populaire réunissant tous les mouvements issus de l’insurrection, une étape importante pour fédérer les mouvements ouvriers paysans et indiens. Les libertaires ne forment pas une composante en capacité de peser politiquement. Certain(e)s sont actif(ve)s dans le courant syndicaliste révolutionnaire minoritaire de la COB, d’autres ont été très actif(ve)s dans les mouvements de jeunesse. Ils/elles constituent les éléments qui demain, nous l’espérons, donneront naissance à un courant capable de donner des perspectives autogestionnaires au mouvement populaire bolivien.

L. E.

 
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