Courrier d’un lecteur : Les questions que posent l’intersexualité

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L’article « Comment les médecins fabriquent les femmes » paru dans Alternative libertaire de cet été propose un point de vue problématique sur l’intersexualité, en la présentant comme un stade intermédiaire entre les hommes et les femmes, niant une quelconque dualité biologique entre hommes et femmes quand il affirme qu’il y a « plutôt une continuité que des frontières étanches ».

S’il est important de montrer que tant de « différences » entre les hommes et les femmes relèvent d’une construction sociale et non d’une détermination biologique, il reste des différences indépassables et le point de vue développé tombe dans l’excès. Rappelons que l’intersexualité est le résultat d’une pathologie. Dans 85% des cas, on en identifie la cause : anomalie des chromosomes sexuels, conséquence d’une maladie précoce de l’enfant ou de la mère (tumeur des surrénales par exemple), pollution de la chaîne alimentaire par des pesticides... Elle se manifeste par des organes génitaux atypiques, souvent par un développement simultané d’organes masculins (pénis, prostate) et féminins (vagin, utérus) plus ou moins « fonctionnels ».

Si elle n’est pas prise en charge médicalement (par traitement hormonal), elle entraîne presque systématiquement la stérilité, et dans certains cas des maladies lourdes.

Ce passage de l’article pose aussi un problème de raisonnement.

L’intersexualité touche 0,02% des enfants à la naissance. Peut-on s’appuyer sur cette proportion infime pour prouver que les catégories hommes-femmes n’ont pas de fondement ? Il y a au moins 5 fois plus d’enfants qui naissent sourds (0,1 % selon l’Inserm). Cela signifie-t-il que l’ouïe n’est pas une caractéristique fondamentale de l’être humain, et que la surdité n’est pas un handicap ?

Pour résumer, il y a bien une irréductible dualité hommes-femmes : si des hommes peuvent rêver qu’ils sont « enceints » pendant la grossesse de leur compagne, c’est bien la biologie qui empêche leur rêve de se réaliser, et non une quelconque pression sociale.

Pour autant les traumatismes psychologiques vécus par les enfants intersexués sont bien réels et sont bien la conséquence de l’idéologie dominante qui ne tolère pas l’ambiguïté et prétend caser ces personnes dans un sexe et un rôle social.

Car, en-dehors de la prise en charge médicale qu’elle entraîne, l’intersexualité ne cause pas de problèmes de santé et autorise une vie sexuelle qui, si elle est « atypique », peut être parfaitement épanouie.

De ce point de vue, la mention légale du sexe dans les actes d’état civil est une survivance du passé. La supprimer aiderait les personnes intersexuées à se vivre plus harmonieusement. Généralement, les chirurgiens sont appelés à la rescousse pour « trancher » (parfois dans le vif) l’ambiguïté sexuelle et faire des enfants intersexués un garçon ou une fille – le plus souvent une fille.

Mais la révolte de personnes intersexuées contre l’opération qu’elles ont pu subir à la naissance provient-elle de la non-reconnaissance de leur « être intersexuel »… ou du fait qu’on leur a assigné un sexe dans lequel elles ne se reconnaissent pas ? Quoi qu’il en soit, s’appuyer sur un cas pathologique pour nier la réalité n’est pas raisonnable.

Jacques Dubart (AL Agen)


UN COMMENTAIRE

À la suite du courrier publié dans le numéro précédent, il faut signaler que les recherches scientifiques évaluent bien le nombre d’enfants intersexes à 2% environ des naissances (« How Sexually Dimorphic Are We ? Review and Synthesis », in American Journal of Human Biology, n° 12, 2000).

L’article publié dans Alternative libertaire n°186 rappelle cette réalité peu connue, voire invisibilisée du fait des traitements médicaux qui sont appliqués à ces enfants. D’autres chiffres sont parfois avancés par les médecins, mais ils sous-évaluent les faits, et correspondent souvent à la proportion des consultations de détermination du sexe, sans prendre en compte l’ensemble des enfants intersexes.

Tout comme d’autres avant elles et eux (les homosexuel-le-s il n’y a pas si longtemps, les transexuel-le-s) les personnes intersexes sont confrontées à un regard médical stigmatisant et à des catégorisations abusives lorsqu’on parle à leur sujet de « pathologie », et sont victimes de normes et de représentations qui sont avant tout sociales.

La commission journal d’AL

 
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