Presse : Au « Monde » une classe en lutte

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Le patronat a souvent bien peu d’imagination : face aux difficultés financières, il licencie en masse, quitte à démolir l’outil de production. Au sein du groupe Le Monde, cette politique a déclenché un conflit historique.

Entre le 8 avril et le 8 mai, le quotidien Le Monde a connu trois jours de grève auxquels il faut ajouter deux débrayages qui en ont retardé de façon conséquente la publication. En cause : un plan d’économies présenté début avril qui prévoit 129 suppressions d’emploi, soit un ou une salarié-e sur cinq. Hors rédaction, des secteurs sont saignés tels l’informatique ou le standard, domaines pour lesquels des externalisations totales ou partielles sont envisagées. Le plan d’économies prévoit également des cessions d’entités « déficitaires ou non stratégiques » comme Fleurus Presse (douze titres pour la jeunesse comme Papoum ou Pirouette), les Éditions de l’Étoile (Les Cahiers du cinéma), le mensuel Danser et le réseau de librairies religieuses La Procure.

Des dames de fer au 6e étage

La direction a justifié le plan par la nécessité de rétablir les comptes pour préserver l’indépendance du groupe Le Monde, qui a accusé 7 exercices consécutifs de pertes : 15,4 millions d’euros en 2007, malgré une progression de l’audience.

Le caractère massif et brutal de ce plan a provoqué une colère inédite au journal, attisée par l’attitude d’une haute direction essentiellement occupée à prouver aux actionnaires extérieurs que la maison est « tenue » et qu’elle ne cèdera pas. Le 6e étage, celui du directoire, s’est peuplé de « dames de fer » convaincues de rejouer le conflit des mineurs [1], le tout avec force dramaturgie et désinformation. Systématiquement y compris après un scrutin à bulletins secrets donnant 83 % pour la grève les votes ont été publiquement dénigrés, tandis que la rédaction était travaillée au corps sur le thème : « faire grève, c’est faire le jeu de Lagardère ». Lagardère, qui a un pied dans le capital du groupe, espère en effet y mettre les deux à la faveur de la crise. À quoi il a fallu répondre que le risque était bel et bien d’avoir les deux : et les suppressions d’emploi et la prise en main par Lagardère, faute d’une vision stratégique dont le « plan d’économies » est totalement dépourvu.

Ouvriers et journalistes réunis

Malgré tout, la bataille a été menée dans le cadre d’une intersyndicale CFDT-CGT-SNJ [2] avec prises de décision en assemblée générale, et malgré un climat délétère au sein de la CGT entre la fédération du Livre et le Syndicat national des journalistes. Pour la première fois, des catégories qui d’habitude ont du mal à se retrouver ensemble et ont des cultures inégales du conflit social (très faible chez les journalistes, très spécifiques chez les ouvrières et les ouvriers du Livre) et n’ont pas les mêmes cycles de travail se sont efforcées de mener une lutte commune [3].

Après que la menace d’une grève reconductible a été brandie, la direction a finalement accepté une proposition. Il s’agissait de travailler d’abord sur les départs volontaires (en élevant les conditions financières) et de faire le bilan fin juin. La direction et les syndicats ont convenu d’évaluer alors « les économies réalisées par ces départs au regard de l’objectif de réduction de la masse salariale ». À la clôture, lundi 30 juin au soir, du plan de départ volontaire, 103 personnes s’étaient inscrites dont 60 journalistes. Les 55 ans et plus y sont surreprésentés, et pour une bonne part, par désenchantement envers le management du Monde. À cette date, la direction, dont l’objectif de 129 départs est donc atteint à 80 %, n’a pas dit si elle comptait malgré tout recourir à des licenciements.

Rimsky, le 01-07-08

[11. En 1984-1985, la Première ministre britannique, Margaret Thatcher, brisa la grève des mineurs, dernier verrou avant la mise à sac ultralibérale du pays. Elle y gagna son surnom de « Dame de fer ».

[22. Le Syndicat national des journalistes (SNJ) est affilié à Solidaires bien qu’il soit loin d’en partager les conceptions.

[33. On peut suivre la lutte sur www.presseencolere.org

 
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