Quartier populaires : Cinq ans après les révoltes, qu’est-ce qui a changé ?

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En novembre 2005, la jeunesse des cités de France s’est révoltée suite à la mort de Zied et Bouna à Clichy-sous-Bois. Cinq ans et un plan (dés)Espoir banlieues plus tard, rien n’a changé dans les cités, si ce n’est toujours plus de policiers. Un état des lieux s’impose.

Le 10 septembre dernier, la justice déclarait un non-lieu quant à la responsabilité de la police dans la mort de Zied Benna et Bouna Traoré, électrocutés le 27 octobre 2005 dans un transformateur EDF alors qu’ils essayaient d’échapper aux forces de l’ordre. Encore une fois, ces dernières, en l’occurrence coupables de non-assistance à personne en danger, s’en sortent les mains propres. Ce verdict illustre bien que rien n’a changé cinq ans après la révolte qui a embrasé toutes les cités de l’hexagone, malgré le « plan banlieue » promis par Sarkozy. Le quartier de la Villeneuve à Grenoble nous l’a rappelé cet été.

2005-2010, rien n’a changé

Il est important de rappeler les causes de la révolte : les conditions de vie dans les quartiers populaires. Les ZUS concentrent une population pauvre et souvent issue de l’immigration, des familles nombreuses, souvent monoparentales, vivant dans des logements surpeuplés et parfois insalubres, les problèmes de santé y sont aussi plus importants qu’ailleurs. Le taux de chômage y est deux à trois fois supérieur que dans les autres territoires, notamment celui des jeunes (y compris diplômés) atteignant parfois plus de 40 % ; fort taux d’emploi précaire et partiel subi, bas salaires nettement supérieurs à la moyenne nationale... Il en résulte des conditions de vie précaires, parfois miséreuses, et donc aussi une petite et moyenne délinquance plus forte qu’ailleurs. Enfin discriminations de toute sortes dues au lieu de vie et aux pratiques culturelles (façon de se vêtir, de s’exprimer ou de porter sur soi des « signes religieux »), et aussi au sexe et à la couleur de la peau. C’est le constat qu’on pouvait faire il y a 5 ans [1], a-t-il changé en 2010 grâce à l’action du gouvernement ?

Au contraire, avec la crise économique, le chômage et la précarité n’ont fait que progresser, tout comme la casse du service public. Depuis 2005, plusieurs lois sécuritaires ont été votées, notamment la loi sur les bandes en 2009, et les violences policières ont été légions. La loi SRU [2] n’est toujours pas appliquée par la plupart des communes, la politique raciste contre les sans-papiers s’est accentuée, et les attaques islamophobes sont allées bon train ces derniers mois.

Les pseudo-solutions proposées comme la nomination au gouvernement ou dans les médias de personnes « issues de la diversité » ou encore les aides à la création d’entreprises auront été parmi les seules mesures mises en place dont l’inutilité n’est plus à démontrer. La vérité, c’est que la révolte a vite été oubliée par la droite comme par la gauche ! Certains maires PS auront par ailleurs démontré qu’ils savent aussi donner dans la surenchère sécuritaire : le maire de Noisy-le-Grand, Michel Pajon, n’avait-il pas à l’époque suggéré l’intervention de l’armée dans les quartiers ?

Une révolte en toute logique

Revenons sur la révolte en elle-même : que s’est-il passé pendant ces deux semaines ? Clichy-sous-Bois aura été le point de départ des plus importantes agitations sociales et les plus spontanées depuis Mai 68 ! Ces émeutes doivent être prises en compte comme un mouvement social à part entière. Bien que les banderoles et slogans n’étaient pas présents, les revendications l’étaient, et un rejet profond de l’État s’est exprimé ! En dehors de la police, quelles étaient les cibles des émeutiers ? Écoles, mairies, commissariats, services sociaux, entreprises et commerces… Tous les lieux où les injustices et les humiliations sont vécues ! Un peu comme en Mai 68, la révolte a libéré la parole et, durant deux semaines, au travers des médias qui ne mettent un pied en banlieue que lorsque ça brûle, les habitants interviewés, jeunes et moins jeunes, garçons et filles, ont fait état des injustices qu’ils et qu’elles vivent. Des jeunes présentaient leurs cartes d’identité aux caméras de télévision en expliquant qu’ils ne sont toujours pas considérés comme Français. La révolte s’est propagée à toute la France comme un mouvement social, où s’est exprimé la communauté de la colère et de la souffrance. Ce mouvement ne pouvait en toute logique que prendre le mode d’action qui est celui des quartiers populaires et des ghettos du monde entier depuis cinquante ans, le mode émeutier.

Si la révolte des cités doit être prise en compte comme un mouvement social à part entière, cela ne doit pas nous empêcher d’être critique comme on peut l’être de toutes autres luttes, afin de déterminer quelles en sont les limites. Révolte de nature émeutière, les acteurs ont été essentiellement des jeunes hommes (parfois très jeunes). Mais une majorité d’habitants et d’habitantes, toutes catégories confondues, était solidaire de la révolte ou la comprenait, même si elle désapprouvait et condamnait la violence. « On nous traite comme de la merde ! La prochaine émeute ce sera nous, les parents ! Il faut qu’on leur rentre dedans ! » témoigne une mère au foyer de 35 ans.

De vraies mesures sociales

Il ne s’agit pas non plus de critiquer sans faire de propositions. Face aux injustices subies, il est temps de revendiquer de vraies mesures capables d’améliorer la vie des habitants. En premier lieu, en finir avec le régime répressif d’exception imposé aux ZUS : exiger la condamnation des policiers coupables de violence et meurtre depuis trente ans.

Deuxièmement, abolition de toutes les lois sécuritaires votées ces vingt dernières années et de toutes les lois sur l’enfermement des mineurs, suppression de la BAC, arrêt des gardes à vue et des contrôles au faciès.

Ensuite, en finir avec les discriminations, exiger des sanctions plus lourdes et surtout leur application à l’encontre des employeurs et propriétaires coupables de discriminations racistes, sexistes et sociales à l’emploi, au logement et à la santé. Suppression des lois racistes sur le voile et le niqab. Régularisation de tous les sans-papiers et suppression des lois sur l’entrée et le séjour des étranger. Arrêt des expulsions locatives, application de la loi de réquisition et de la loi SRU et arrêt des politiques de gentrification par le biais de la rénovation urbaine. Exiger des services publics gratuits et de qualité, (transport, éducation, santé…) dans tous les quartiers avec créations massives de postes dans la fonction publique et embauche massive d’habitants de ces mêmes territoires notamment les jeunes. Augmentation du Smic et de tous les bas salaires et baisse des prix de première nécessité. Seules de telles mesures permettront une émancipation des quartiers populaires. Leur application nécessite d’être financée par le partage des richesses et exige une remise en cause de l’État. Ces mesures valent pour les quartiers comme ailleurs, particulièrement les territoires ruraux.

Pour un mouvement social des quartiers

Il ne s’agit pas de porter ces revendications au sein d’un parti ou d’une campagne électorale mais de les porter au sein d’un mouvement social des quartiers populaires. Comment y arriver ? En coordonnant l’action et les revendications des associations de quartiers. En montant des collectifs unitaires au niveau local comme national autour de ces revendications. Des initiatives vont déjà dans ce sens comme à Marseille avec le Crap. Il faut que les syndicats de lutte s’impliquent sur les questions sociales qui dépassent le lieu de travail et prennent d’avantage en compte les rapports de domination d’ordre raciste et sexiste. Quels modes d’actions ? Comme avec la grève, il s’agit pour les cités de bloquer l’économie pour faire gagner leurs revendications : faire des opérations escargot et des barrages sur les autoroutes, bloquer les transports et les entrées des zones d’activités, notamment celle des zones franches qui se font des bénéfices sur le dos des habitants des cités en ne les embauchant pas ! Il faut s’inspirer des mouvements de chômeurs en Amérique du Sud qui sont des mouvements de quartiers populaires.

C’est de la nécessité de la construction d’un front social parallèle à celui mené sur le lieu de travail dont il est question ici. C’est un mouvement social qu’il faut espérer voir surgir également dans le reste du monde, où l’essentiel du prolétariat ne dispose pas de la grève comme moyen de lutte car vivant parfois dans des bidonvilles ou des ghettos. Un prolétariat presque toujours simultanément victime de domination d’ordre raciste et coloniale. Prenons exemple sur ceux qui sont déjà engagés dans cette voix dans plusieurs pays ! Il faut agir en ce sens, autrement il ne faudra pas s’étonner ni s’indigner des prochaines émeutes, voitures et écoles brulées, ou d’autres formes de violence et tensions plus graves ! Justice pour les quartiers populaires, en France comme ailleurs !

Nicolas Pasadena (AL 38 Grenoble-Échirolles)


<titre|titre=Rappel des événements>

25 octobre 2005 : Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur, se rend dans le quartier de la Grande Dalle à Argenteuil où il est accueilli par des huées et des jets de projectiles ; il déclare vouloir se débarrasser des « racailles ». Ces propos s’ajoutent à ceux de la Courneuve quelques mois plus tôt, où il déclara vouloir « nettoyer la cité des 4000 au kärcher ».

27 octobre : Mort de Zied et Bouna, âgés de 15 et 17 ans, à Clichy-sous-Bois alors qu’ils sont poursuivis par la police. Première nuit d’émeutes.

28 octobre :Déclaration de Sarkozy qui affirme la non-responsabilité des policier dans la mort des deux jeunes qu’il accuse par ailleurs de cambriolage sur un chantier. Suite à ces déclarations, une deuxième nuit d’émeutes a lieu à Clichy ainsi qu’à Montfermeil, ville limitrophe du grand ensemble du Chêne Pointu.

29 octobre : Marche silencieuse des habitants de la ville en mémoire de Zied et Bouna « morts pour rien ! », les émeutes s’apaisent.

30 octobre : Une grenade lacrymogène lancée par les CRS éclate devant la mosquée Bilal de Clichy, les émeutes reprennent de plus belle.

31 octobre : L’émeute commence à s’étendre aux autres ZUP de Seine-Saint-Denis, notamment Aulnay-sous-Bois, Bondy, le Blanc-Mesnil, Neuilly-sur-Marne et Sevran, ainsi qu’à Chelles dans le 77, limitrophe de Montfermeil.

1er novembre : L’émeute s’étend à tous les gros quartiers populaires du 93.

Du 2 au 4 novembre : L’émeute se propage progressivement aux autres départements, notamment les Yvelines et le Val-de-Marne, puis à toute l’Île-de-France.

4 novembre : L’émeute commence à se propager dans toute la France, d’abord à Lyon, Rouen et dans le Nord.

5 novembre : Confirmation de l’extension à toute la France, où les ZUS réputés pour leur culture émeutière rentre dans le mouvement, en particulier les « poids-lourd » de l’agglomération lilloise, toulousaine, strasbourgeoise, rennaise et grenobloise.

À partir du 6 novembre : Le nombre de communes concernées par la révolte approche de 300 et est maintenant plus fort en province. Du 6 au 8, la révolte atteint son apogée. Seule l’agglomération marseillaise semble relativement épargnée par le mouvement.

8 novembre : Le gouvernement décrète l’état d’urgence, application de la loi du 3 avril 1955 prise durant la guerre d’Algérie : cette loi implique un couvre-feu, autorise l’interdiction de circulation des personnes et véhicules, l’interdiction de réunion, l’assignation à résidence, des perquisitions sans mandat et des arrestations... Sept départements en feront usage durant la révolte. Sur le plan politique, l’extrême gauche et le mouvement social sortent subitement du silence et dénoncent une mesure « coloniale » après avoir laissé la droite et l’extrême droite se déchainer durant dix jours.

9 novembre : Nicolas Sarkozy demande aux préfets d’expulser les étrangers condamnés dans le cadre des violences, y compris ceux qui sont détenteurs d’un titre de séjour.

Du 9 au 14 novembre

La décrue s’observe progressivement selon les régions, surtout à partir du 14, dix-huitième nuit des émeutes.

17 novembre : Le ministère de l’Intérieur constate le retour à la normale.

18 novembre : Le gouvernement prolonge l’état d’urgence jusqu’au 4 janvier 2006. Le gouvernement et les députés UMP mettront en accusation tour-à-tour les délinquants, les bandes, les islamistes, ou encore les rappeurs et la polygamie, et surtout l’immigration « subie » !

[1Laurent Mucchielli et Véronique Le Goaziou, Quand les banlieue brûlent…, La découverte 2006

[2Loi de 13 décembre 2000 relative à la solidarité et au renouvellement urbains. Elle impose aux villes de disposer d’au moins 20 % de logements sociaux.

 
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