Histoire

Il y a cent trente ans : La Commune anarchiste de Montreuil




De 1892 jusqu’aux grandes arrestations d’anarchistes de 1894, il existe à Montreuil-sous-Bois (Seine) une petite « Commune anarchiste », fondée sur les principes érigés par les grands théoriciens du mouvement libertaire, Pierre Kropotkine et Élisée Reclus. Méconnue, on n’en trouve trace que dans de rares écrits de l’époque, qui l’évoquent comme une tentative exemplaire de communisme-anarchiste.

Vaux, Aiglemont, Méry-sur-Oise… Des tentatives communautaires anarchistes nous est essentiellement parvenue une riche histoire des milieux libres du tout début du xxe siècle. Autant de tentatives de retour à la nature menées par des anarchistes du courant individualiste pour qui la révolution sociale n’était plus à espérer. À quoi bon transformer la société  ? L’important est l’émancipation de soi, pour soi, ici et maintenant. Mais on oublia le premier de ces essais. Car à la fin du xixe siècle, des compagnons aux conceptions bien éloignées de l’individualisme donnent déjà forme, à Montreuil-sous-Bois, à un tout autre projet.

L’ébéniste Méreaux

Aux origines de l’histoire de la Commune anarchiste de Montreuil se trouve celle du militant qui en est le centre de gravité : Émile Méreaux. Ce discret ébéniste de Charonne est peu connu ; on se souvient de lui comme de celui qui a assuré la gérance du Révolté lorsqu’en 1885 le journal genevois est amené à Paris par Jean Grave. Jamais très éloigné du notoire rédacteur anarchiste, Méreaux apparaît à de nombreuses occasions dans les mémoires de ce dernier [1]. « Esprit juste, avisé, intelligence réfléchie plutôt que brillante »  [2], c’est un militant de terrain dont le riche parcours passe sous les radars, rien n’étant écrit sous son nom. Pourtant, toute sa vie, il est un infatigable et acharné propagandiste pour la cause, « convaincu jusqu’au fanatisme » [3] des théories libertaires.

Portrait d’Émile Méreaux, sans date.
Contretype issu de : Dr Durand, « L’ébéniste Méreaux et les “Soirées ouvrières” de Montreuil », Bulletin de la Société des amis du vieux Montreuil, no 6, juillet 1939
Collections du musée de l’Histoire vivante, Montreuil

Dans les années 1880, il est déjà très actif dans un parti anarchiste alors en plein développement. Comme nombre de ses camarades politiques, il appelle régulièrement à l’agitation au sein des réunions. Cette ardeur se mue en un « révolutionnarisme réfléchi » [4] à la suite des deux années de prison purgées à Poissy pour avoir fait feu sur des agents à la sortie d’un meeting de Louise Michel, boulevard Ménilmontant à Paris. Libéré en 1890, il est devenu plus tempéré mais ses aspirations révolutionnaires n’ont pas cessé pour autant : appliquer les idées des théoriciens du mouvement, développées dans les feuilles éditées par son ami Jean Grave, devient la nouvelle direction donnée à ses efforts.

Vie et mort de la commune

Dès avril 1891, ils sont quelques compagnons de l’est parisien à se réunir chaque semaine chez lui, rue Armand-Carrel à Montreuil. La révolution sociale doit advenir, mais elle n’est pas pour eux l’affaire d’un grand soir  ; l’anarchisme est encore jeune, il faut au préalable en installer les idées. Au « courant négatif » de la propagande révolutionnaire, celui de la lutte, doit s’adjoindre un « courant positif », qui doit d’abord « démontrer ce que sera la société future » [5] ; celui qui sera la preuve en actes, « par la production, par l’échange anarchiste, de la supériorité de notre économie sur l’économie politique et bourgeoise actuelle » [6]. Fin 1892, le groupe s’est donné un nom, la « Commune anarchiste » et s’est doté d’un objectif, « la mise en pratique des idées communistes anarchiques » [7].

Rue Armand Carel - photo d'époque
Carte postale de la rue Armand-Carrel à Montreuil-sous-Bois, sans date
Collections du musée de l’Histoire vivante, Montreuil

Le projet est lancé. Les compagnons commencent par s’organiser autour d’un atelier d’ébénisterie, où ils se retrouvent après le travail pour produire des meubles, sans salaire. Libre à chacun d’en prendre un, mais priorité doit être laissée aux besoins les plus pressants ; c’est la prise au tas, sans estimation de valeur – celle défendue par Kropotkine dans La conquête du pain [8], publiée la même année.

L’affaire roule mais il devient nécessaire de s’élargir. Un appel est lancé à ce que d’autres compagnons les rejoignent, se groupant par corporation de métier. Pour que leur œuvre tienne au long cours, les communiers savent que leur sont indispensables les richesses de la terre – « le pain », aurait autrement dit Kropotkine. Prioritaires sont donc les artisans dont le savoir-faire serait utile aux paysans anarchistes des communes environnantes, que l’on irait aider sans frais dès les labours du mois de février 1893. Ce projet n’aboutit pas mais ­l’appel est entendu : en mars, la commune s’enrichit de la présence de peintres, cordonniers, ménagères, terrassiers, maçons.
Les informations manquent pour reconstituer la suite de l’histoire. Seuls d’épars témoignages permettent d’estimer les développements ultérieurs de l’expérience ; l’un provient d’un de ses fondateurs, Lucien Guérineau : « Ce fut surtout un endroit d’exemple de communisme-libertaire et d’entr’aide dans des choses utiles. Au travail chacun y donnait son coup de main dans les soirées après le labeur chez le patron. On y raccommodait mutuellement les chaussures, on s’improvisait cordonnier, menuisier, ébéniste, ferblantier, matelassier, etc. pour confectionner des bancs, des tables, des couvertures de machines à coudre, pour étamer les cuillers, souder des trous aux casseroles, etc. Aucune rétribution n’existait pour le travail, c’était la prise au tas pour les besoins des choses nécessaires à chacun et à la famille. Chaque semaine une conférence avait lieu sur des sujets techniques, scientifiques et sociologiques. » [9]

Selon Guérineau, Reclus leur rend visite, faisant forte impression sur les compagnons. Il est « charmé de l’innovation » [10] et exprime seulement sa crainte que le pouvoir, voyant s’étendre la Commune, lance contre elle son arsenal répressif. Le temps lui donne raison. Fin 1893, la terreur anarchiste inquiète. Les attentats se multiplient, et lorsque la bombe d’Auguste Vaillant explose à l’Assemblée nationale le 9 décembre 1893, la réponse immédiate fut le vote des « lois scélérates » quelques jours plus tard. Dès le 1er janvier 1894, des centaines d’anarchistes sont arrêtés dont les communiers qui sont emprisonnés plusieurs mois sans jugement.
La Commune anarchiste de Montreuil s’arrête ainsi. Toutefois, l’aventure de Méreaux et de ses compagnons se poursuit. Dès 1895, ils se rassemblent à nouveau pour former un groupe d’enseignement mutuel qui devient par la suite les Soirées ouvrières de Montreuil, doyenne du mouvement des Universités populaires.

Couverture de la Clairière
Couverture d’Eugène Carrière pour La Clairière, pièce de théâtre de Maurice Donnay et Lucien Descaves, Éditions de la Revue Blanche, Paris, 1900.

Une pièce de théâtre et puis après ?

La Commune eut une influence locale. Selon Daniel Halévy, « la propagande était continuelle et simple, les voisins amenaient les voisins et les choses allaient à souhait » [11]. De telle manière que près de deux cents habitants des environs auraient signé une pétition pour réclamer la libération des compagnons suite à leur arrestation, sans succès pour autant. La Commune, œuvre de militants de terrain, ne fut pas assez grande pour être évoquée par plus d’une poignée d’écrits. Lorsque Reclus et Grave, s’essayant à décrire « l’idéal anarchique » ou « la société future »  [12], butent sur le fait de devoir en fournir un exemple, c’est l’expérience montreuilloise qu’ils citent. Malgré sa courte existence, n’a-t-elle pas en cela atteint l’objectif qu’elle s’était fixé, d’avoir laissé entrevoir à quelques compagnons ce que pourrait être la société de demain  ?
Seul vestige laissé à la postérité : La Clairière, une pièce de 1900 de Maurice Donnay et Lucien Descaves, décrivant la vie et la mort d’une petite colonie libertaire. La Commune de Montreuil en donna à Descaves, selon ses propres dires, « le cadre, le décor et le scénario » [13], mais aussi les personnages, inspirés du groupe des communiers qu’il rencontra en 1899  ; « ardent et réfléchi, homme de pensée et d’action »  [14], Méreaux se reconnaît dans Rouffieu, le principal protagoniste.

La pièce donne en 1903 son surnom à la Clairière de Vaux, milieu libre soutenu entre autres par Reclus, Donnay et Descaves. À Vaux, il semble qu’on ignora que le nom était lié à une petite commune suburbaine, une décennie plus tôt… dont les ambitions furent éminemment plus politiques.

Elie Oriol, musée de l’Histoire vivante, Montreuil

[1Jean Grave, Le mouvement libertaire sous la IIIe République, 1930.

[2Dr Durand, « L’ébéniste Méreaux et les “Soirées ouvrières” de Montreuil », Bulletin de la Société des amis du vieux Montreuil, no 6, juillet 1939.

[3Charles Malato,De la Commune à l’anarchie, 1894.

[4Charles Malato, « Mémoires d’un libertaire - De Paris à Paris par Londres », Le Peuple, 4 janvier 1938.

[5La Révolte, no 14, 17 décembre 1892.

[6La Révolte, no 11, 26 novembre 1892.

[7La Révolte, no 9, 12 novembre 1892.

[8Pierre Kropotkine, La conquête du pain, 1892.

[9Lettre de Lucien Guérineau à Max Nettlau en date du 1er janvier 1928, International Institute of Social History, Nettlau papers, ARCH01001.2839.

[10Ibid.

[11Daniel Halévy, Essais sur le mouvement ouvrier en France, 1901.

[12Élisée Reclus, L’évolution, la révolution et l’idéal anarchique, 1902  ; Jean Grave,La société future, 1895.

[13André Gaucher, « Nos interviews – Chez les auteurs de La Clairière », La Presse, 13 avril 1900.

[14Lucien Descaves, « Le Congrès des U.P. », Le Journal, 22 mai 1904.

 
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