Classique de la subversion : Bourdieu, « Sur la télévision »

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En 1996, Pierre Bourdieu a définitivement accédé au statut d’intellectuel engagé. Solidaire des grévistes de l’hiver 1995, il refuse d’être un sociologue de salon pour, bien au contraire, considérer sa discipline comme une boîte à outils servant à dévoiler et combattre les mécanismes de domination. C’est dans cette optique qu’il lance, aux éditions Liber, la petite collection Raisons d’agir, dont la première livraison, Sur la télévision, va faire grand bruit. Taxé de « petit livre rouge » par ses détracteurs (c’est la couleur de sa couverture), l’ouvrage se livre à une analyse fine et sans concessions du champ télévisuel et plus largement journalistique.

Sur une petite centaine de pages sont reproduits les textes de deux cours donné par Pierre Bourdieu. Le premier, « Le plateau et ses coulisses », débusque les mécanismes de la fabrique télévisuelle. Le second, « La structure invisible et ses effets », s’attache à mettre à jour l’environnement structurel qui fait que la télévision, sous le règne de l’audimat, ne peut finalement pas être autre chose qu’un « formidable instrument de maintien de l’ordre symbolique ».

Brocardant « la circulation circulaire de l’information », qui fait que les différents médias se jaugent et se jugent selon les informations qu’ils reprennent des uns ou des autres, Bourdieu (qui n’oublie pas au passage de signaler la précarité accrue du métier de journaliste) montre comment le milieu professionnel de la télévision finit par s’autocensurer en permanence, fabriquant un médium aseptisé et dépolitisé.

D’autant que le format télévisuel en lui-même, pressé par le timing, favorise les fast-thinkers dont les prédications stéréotypées font office de caution intellectuelle pour le journalisme télévisé. Bien sûr les noms d’Alain Finkielkraut et Bernard-Henri Lévy sont cités au premier plan.

La télévision produit donc ses agents, elle a ses relais et ses cautions, elle produit également du discours. Et le discours-clé de la télé, c’est le culte des faits divers et des idées reçues, élevé au rang d’idéologie officielle. Car comme le dit Bourdieu, « les fait divers ce sont aussi des faits qui font diversion ». Comment s’étonner alors de voir le temps qu’ils prennent dans les journaux télévisés ? Face à ces « faits [qui] touchent tout le monde », la confrontation politique, les luttes sociales, sont reléguées et méprisées. Car la démonstration bourdieusienne n’oublie pas de mentionner que TF1 appartient à Bouygues par exemple et que le champ journalistique via l’audimat et directement soumis au champ économique.

Diffusé à plus de 150 000 exemplaires, Sur la télévision ouvre la voie à une critique radicale des « médias qui mentent », comme le proclamera plus tard le mensuel Pour lire pas lu (auquel succédera l’actuel Plan B). Effectivement, avec Pierre Bourdieu la sociologie est élevée au rang de « sport de combat ».

Théo Rival (AL Orléans)

  • Pierre Bourdieu, Sur la télévision, 1996
 
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