Guadeloupe : l’État colonial recule face à la mobilisation

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La Guadeloupe vient de connaître une formidable mobilisation syndicale et politique qui a conduit à la libération d’un des responsables de l’Union Générale des Travailleurs de Guadeloupe (UGTG) condamné à 13 mois de prison ferme à l’issue de deux procès truqués.

Lundi 4 octobre. Il est 21 h 00 à Pointe-à-Pitre. Des représentants des forces coloniales françaises lourdement armés et cagoulés interceptent le véhicule du syndicaliste de l’UGTG, Michel Madassamy. Ils l’extirpent de son véhicule et l’expédient dans les geôles de Baie-Mahault.

Michel Madassamy est membre du conseil syndical de l’UGTG et de son Union des Travailleurs des Produits Pétroliers (UTPP). Mada comme l’appellent ses ami(e)s a été condamné a 3 mois de prison ferme et 7 000 euros de dommages et intérêts. Il lui est reproché d’avoir participé à une manifestation pour la mémoire et la reconnaissance des 10 000 victimes anti- esclavagistes tombés en 1802 lors de la guerre de Guadeloupe au cours de laquelle ils/elles s’étaient opposé(e)s vaillamment à l’armée de Napoléon Bonaparte. Bonaparte, ce dictateur célébré par plusieurs ouvrages édités à l’occasion du bicentenaire de son sacre (1804-2004) et qui avait rétabli l’esclavage malgré la première abolition de 1794 par la Convention. Sans aucune preuve, sans aucun témoignage, Mada a été condamné pour dégradation en réunion. Il a aussi été condamné à 10 mois de prison ferme et 53 000 euros de dommages et intérêts, toujours sans preuve, accusé d’avoir brisé le pare-brise d’un camion de la société Texaco. Société qui par ailleurs a licencié pour fait de grève trois chauffeurs.

Criminalisation de l’action syndicale

À cette affaire il faut en ajouter d’autres impliquant douze autres militantes et militants de l’UGTG. Tou(te)s les 13, Mada compris cumulent 27 mois de prison ferme, 75 mois de prison avec sursis et 120159,50 euros d’amende. Ils/elles sont condamné(e)s pour avoir participé à des actions syndicales, des piquets de grève, des occupations de lieux publics, des rassemblements, des manifestations. Les patrons qui les ont traîné(e)s en justice ont délibérément gonflé les dossiers les accusant de violences et de dégradations, le plus souvent sur la base d’un témoignage unique d’un employé ou cadre de leur société aux ordres...

Les procès ont souvent été précédés d’arrestations arbitraires et de passages à tabac. Les cours d’appel ont confirmé les peines, la cour de cassation a rejeté les pourvois.

L’attitude de l’État colonial français est claire : il s’agit de briser des militant(e)s et une organisation qui se battent pour les droits des travailleurs de Guadeloupe et contre le colonialisme.

C’est peu dire que l’UGTG exaspère le patronat local dont nombre de dirigeants descendent des planteurs esclavagistes.

Ce syndicat qui est la première force syndicale de Guadeloupe a mené et gagné des luttes importantes pour l’application et le respect des conventions collectives, pour que les travailleuses et travailleurs de la restauration et de l’hôtellerie ne soient plus payé(e)s en dessous du SMIC, pour que les emplois-jeunes des collectivités territoriales soient titularisés.

Il a également soutenu ces dernières années des reprises d’entreprises (abandonnées par des patrons suite à des faillites parfois frauduleuses) par les travailleuses et travailleurs elles/eux-mêmes.

Avec d’autres organisations, l’UGTG est engagée dans un combat pour la réappropriation de la mémoire, celle de la mise en esclavage des Noirs par la puissance coloniale française.

Les luttes que mène l’UGTG sont à l’image de l’ennemi de classe : dures. Elles font des mécontent(e)s dans les rangs du patronat qui ne supporte pas l’idée même d’appliquer le code du travail.

Elles irritent au plus au point les rédacteurs et rédactrices du Guide du routard qui s’en prennent aux grèves menées par l’UGTG sans même s’interroger sérieusement sur les raisons de ces conflits.

Les multinationales (Accor, Texaco...) quant à elles ne cessent de se livrer à un chantage abject à l’emploi menaçant de se retirer de Guadeloupe du fait d’un climat trop revendicatif.

Gagner une lutte implique de s’en donner les moyens. Pour ce faire l’UGTG recourt à l’action directe à chaque fois que cela est nécessaire (blocage des ports, des collectivités territoriales, barrages sur les routes, blocage des dépôts d’essence) ou encore au début de l’année dernière, grève générale du secteur bancaire menée avec la CGT (qui était la force motrice de ce conflit) pour obtenir l’application de la convention collective des banques bafouée par le patronat. Des méthodes bien plus énergiques que celles qui ont cours en France avec les résultats que l’on sait...

État et patronat coloniaux sont d’autant plus inquiets que ces dernières années le paysage syndical s’est modifié dans le sens d’une radicalisation. Le changement d’orientation de la CGT de Guadeloupe dans laquelle les militant(e)s de Combat ouvrier (organisation sœur de Lutte ouvrière) ont de plus en plus d’influence, a permis de réaliser l’unité d’action entre UGTG et CGTG, ce qui constitue un plus pour organiser et fédérer les luttes parfois bien au-delà de ces deux organisations.

Face à cette perspective inquiétante, il était important de frapper un grand coup en criminalisant l’UGTG pour mieux l’isoler.

Mais cette stratégie coloniale est en train d’échouer.

Mada libre

Pour revenir à l’affaire Madassamy, il faut dire que son incarcération a produit un effet tout autre à celui escompté. Loin de se laisser impressionner, la quasi-totalité des forces syndicales de Guadeloupe se sont mobilisées pour exiger sa libération organisant quasi quotidiennement des actions, rassemblements et manifs parfois sévèrement réprimés.

De nombreuses personnalités, élu(e)s et représentant(e)s des églises ont pris position pour la libération de Mada. L’UGTG n’a pas négligé pour autant le combat juridique. Ses avocats ont réussi à apporter de nouveaux éléments disculpant Mada.

À cela il faut ajouter la grève de la faim entreprise par Michel Madassamy dès le 4 octobre.

Mais c’est la grève menaçant de paralyser durablement la Guadeloupe qui a été décisive dans le recul de l’État colonial français. Ainsi les journées de grève et de manifestations des 4 et 5 novembre à l’initiative de l’intersyndicale, volontiers occultées par les médias français, ont été un succès. Elles avaient du reste déjà été précédées par une grève avec blocage des ports de Guadeloupe.

Michel Madassamy a donc été libéré dans la soirée du 5 novembre. Il a aussitôt été placé en soin intensif de réanimation, car sa grève de la faim a entraîné une nette détérioration de son état de santé.

Le tribunal doit statuer le 19 novembre sur les faux ayant conduit à son emprisonnement. Les modalités de sa libération conditionnelle seront examinées le 6 janvier 2004.

Autant dire que la mobilisation reste à l’ordre du jour non seulement pour la levée des peines prononcées à l’encontre de Mada mais aussi de tou(te)s les autres militantes et militants de l’UGTG.

Avant de terminer, quelques mots sur le soutien en France [1]. Il a été pour l’essentiel le fait du comité de soutien français à l’UGTG qui regroupe des syndicalistes de SUD, de FO et de la CGT, mais aussi du Parti des travailleurs et de sa structure satellite le Comité intersyndical contre la répression qui a organisé un rassemblement d’une centaine de personnes et un meeting de 400 personnes à la Bourse du travail de Paris.

Une mobilisation qui aurait pu être plus importante, si le PT, qui a l’art de faire le vide autour de lui, l’avait conduite de façon plus unitaire.

AL a rapidement réagi en interpellant les autorités coloniales et en exigeant la libération de Mada mais aussi en demandant à ses militant(e)s d’interpeller toutes leurs structures syndicales. Plusieurs SUD, syndicats FO, ainsi que la confédération CGT sont intervenus dans le même sens, idem pour LO et la LCR.

Cela a aussi compté assurément. Néanmoins les luttes anticolonialistes et syndicales restent largement méconnues non seulement de la population de France mais également de la plupart des militant(e)s.

Les coups de force de la droite en Polynésie et en Guadeloupe devraient nous inciter à nous intéresser d’un peu plus près à ce qui se passe dans les derniers « confettis » de l’empire colonial français, un empire dont l’histoire marquée par l’esclavage des peuples noirs et indiens et la dépendance politique est totalement occultée dans les manuels d’histoire.

Laurent Esquerre

[1Au Brésil, la CUT a nettement pris position pour la levée de toutes les peines qui frappent les militantes et militants de l’UGTG

 
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