VIIe congrès d’Alternative libertaire : Lutter contre la dispersion

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Le VIIe congrès d’Alternative libertaire s’est tenu les 30, 31 octobre et le 1er novembre à Angers. Nous avons notamment débattu de l’actualisation de notre stratégie politique, et de la meilleure façon de « réarmer » politiquement les travailleur(se)s, dans un contexte où l’attentisme le dispute au découragement.

Environ quatre-vingts délégués de tout l’Hexagone s’étaient déplacés pour les trois jours du congrès d’AL, achevant un processus de six mois de débats, rédactions de motions, réflexions sur les orientations, au centre desquelles se trouvait une préoccupation majeure : comment les mouvements sociaux peuvent-ils rebondir après la double défaite enregistrée sur les retraites, puis sur l’assurance-maladie, en 2003 et 2004 ? Un mouvement social et syndical qui, à bien des égards, est « KO debout » face à l’accumulation des attaques libérales d’un gouvernement éperonné par le Medef.

Cinq grandes thèses structuraient le débat, auxquelles s’ajoutaient diverses motions, sur la lutte antifasciste, la lutte antipatriarcale et la lutte contre les licenciements, ainsi qu’un « toilettage » des statuts d’Alternative libertaire.

Reflux des luttes sociales

« Le mouvement social est en France dans une situation paradoxale. Alors que la « pensée unique » libérale n’a plus l’hégémonie qu’elle avait jusqu’en 1995, les mouvements sociaux semblent impuissants à renverser le rapport de force en leur faveur. « Ainsi démarre la thèse n°1, qui analyse la défaite des grèves de mai-juin 2003 et son impact, dont on n’a pas fini de mesurer les conséquences. » Après la défaite, on a malgré tout parlé d’une « réserve de radicalité », qui permettrait de rebondir, et pour le moins de garder l’espoir pour de nouvelles batailles. Le rapport de force idéologique ne semble effectivement pas s’établir en défaveur du mouvement social. […] L’anticapitalisme ou, pour le moins, l’idée qu’ »un autre monde est possible« fait de nouveau partie du paysage politique. […] Mais le combat anticapitaliste n’est pas seulement idéologique. Il se joue également dans le rapport de force concret entre les travailleur(se)s et le capital. Si les idées et les convictions jouent un rôle important dans la lutte des classes, elles sont aussi le produit de la lutte des classes. Autrement dit, si nous ne parvenons pas à transformer cette « réserve de radicalité » en rapport de force concret, la démoralisation peut très bien, peu à peu, l’emporter, et nous ramener à une nouvelle crise du mouvement social, qui signifiera par contrecoup crise de l’anticapitalisme et de l’idée de transformation de la société. »

Une aubaine pour les politiciens

Ce contexte de découragement est propice aux aventures politiciennes qui vont consister à débaucher des militant(e)s des mouvements sociaux pour les entraîner dans des campagnes électorales sans lendemain. Lorsqu’on ne gagne rien dans la rue, on peut se laisser gagner par l’illusion qu’on va gagner quelque chose par les urnes. On en a eu l’exemple à l’occasion des élections régionales : « Même une manœuvre aussi peu novatrice et enthousiasmante que « l’appel Ramulaud pour une alternative à gauche » a pu exercer un pouvoir de séduction, puisqu’il a débouché sur la participation d’acteurs et d’actrices en vue des mouvements sociaux à des listes […], notamment en Ile-de-France avec la liste « PCF ouverte » […] et en Midi-Pyrénées avec la liste de « Gauche alternative » structurée par des militant(e)s connu(e)s de la gauche syndicale toulousaine. » Vaine aventure, qui aura eu pour résultat de placer des militant(e)s de valeur dans des rôles de cogestionnaires, sans aucun bénéfice pour le mouvement social.

Lutter contre la dispersion

« L’objectif d’une opposition extra-parlementaire de masse à l’État et au capitalisme reste d’actualité », comme l’affirme la thèse n°3, la plus longue, intitulée « Quatre ambitions, une boussole ». « Quelles voies pour reprendre confiance ? La succession de défaites depuis cinq ans a pu favoriser une dispersion militante, la multiplication de petits réseaux et de petits collectifs éphémères dont l’activisme ponctuel ne peut pas remplacer le travail patient et régulier de construction d’organisations pérennes, capables de créer des rapports de forces. Il faut […] conserver l’ambition de mener des « luttes majoritaires », dont le contenu ne sera pas nécessairement d’une « pureté » absolue, mais qui seront en mesure de mobiliser largement la masse des gens non politisés ou découragés. » Et la thèse de réfléchir sur les moyens de « renforcer la cohésion du syndicalisme alternatif », « fédérer les mouvements sociaux de façon durable », « réaffirmer l’attachement au socialisme autogestionnaire », ou encore voir émerger une « plate-forme revendicative de référence ».

Une plate-forme revendicative de référence

« Une des raisons de la dispersion, c’est […] le déficit du mouvement social sur le projet de société. […] En l’absence d’une plate-forme autonome de revendications, les mouvements sociaux se retrouvent malgré eux dans la situation de quémander des réponses aux partis politiques. » Entre autres exemples, on peut citer celui de la lutte contre le chômage. « Pendant plusieurs années, l’ensemble des organisations de lutte (de la gauche CFDT de l’époque à AC ! en passant par SUD, etc.) s’était calé sur la revendication centrale des 32h/semaine avec embauches correspondantes et sans perte de revenu. Cette revendication, clairement axée sur la redistribution des richesses et du travail disponible, permettait de faire débat, d’obliger les uns et les autres à se positionner. […] En votant les 35h/semaine sans les embauches correspondantes et avec baisse de la rémunération des heures supplémentaires, le gouvernement [Jospin] a fait éclater toute unité autour de cet axe revendicatif, et a réussi à lui enlever toute visibilité. » Il ne restait aux mouvements sociaux qu’à se positionner par rapport au projet gouvernemental, perdant la main sur cette question.

Il y a nécessité que les mouvements sociaux se fédèrent autour d’une « plate-forme revendicative, [qui] pourrait reprendre à son compte les revendications-clés de la période, dans une logique d’ensemble de redistribution des richesses. […] Cette ambition affichée peut être la réponse du mouvement social à la « crise », dont le fantasme sert à décourager ceux et celles et qui seraient prêts à s’engager. »

Perspectives internationales

La thèse n°5, qui transposait les mêmes questionnements à l’échelle internationale, a été l’occasion d’analyser le processus de « recolonisation » du monde par des impérialismes occidentaux, mais aussi le mouvement mondial de contestation communément appelé « altermondialiste », qui a connu son heure de gloire à Seattle (1999), Prague (2000) ou Gênes (2001). « Ce mouvement semble en panne. […] Une sortie par le haut aurait consisté en l’élaboration d’un projet de société, pas forcément achevé, pas forcément complet, mais au moins largement esquissé à travers une plate-forme revendicative qui marque une rupture réelle avec le monde capitaliste actuel. « Un autre monde est possible », certes, mais lequel ? »

De notre point de vue, la principale carence de ce mouvement a été sa trop faible dimension de classe. À son congrès d’Orléans, en 2002, AL soulignait déjà que ce climat était particulièrement favorable à une « convergence internationale des mouvements sociaux, syndicaux et associatifs ». Or, hormis Via Campesina pour la gauche paysanne et « des réseaux syndicaux européens [qui] existent dans l’éducation et surtout le rail », l’essentiel reste à construire, pour offrir une alternative à la très sociale-libérale Confédération européenne des syndicats (CES).

Sur le plan international encore, le congrès a noté que nous n’avions sans doute pas assez valorisé les réussites du réseau Solidarité internationale libertaire (SIL) [1], notamment dans le soutien concret apporté aux révolutionnaires libertaires dans une Amérique latine en pleine ébullition. Le réseau SIL, vieux de seulement trois ans, est encore en devenir même si, comme l’a constaté le secrétariat international de l’AL avec un certain dépit, on trouve toujours du monde pour discourir sur l’international, mais au bout du compte très peu d’organisations mettent réellement des forces sur cette question.

Libertaires : un « cours nouveau » ?

Enfin, la thèse n°4, qui portait sur les relations entre AL et les autres forces anticapitalistes, a évalué les possibles coopérations et oppositions, par rapport à une stratégie de Front social. Pour ce qui est de notre « famille » politique, malgré quelques bémols, et malgré ses diverses scissions depuis deux ans [2], les congressistes ont pris acte de l’évolution positive du mouvement libertaire. « Le positionnement « lutte de classe » et organisationnel y a progressé et l’on peut dire que son centre de gravité s’est, depuis 1995, largement déplacé vers les positions communistes libertaires. Autre nouveauté : l’ostracisme traditionnel entre organisations libertaires s’est quasiment volatilisé en l’espace de quelques années. Le travail en commun sur des mobilisations d’ampleur, comme le contre-G8, ou l’organisation d’événements comme le Forum social libertaire (FSL), ont permis d’établir des relations de confiance qui sont le préalable à tout débat politique sain. […] Structurellement, ce qui nous rapproche est plus fort que ce qui nous divise et, si les cultures ou les priorités stratégiques peuvent être différentes, nous avons tout à gagner à coopérer dans un certain nombre de domaines. Le tout sans nier nos divergences, et en étant capables d’en débattre en toute franchise, en temps utile. »

Contre l’oppression patriarcale

Le débat sur la lutte contre le système patriarcal a été un des temps forts du congrès. Si AL n’a jamais été absente des luttes féministes, on peut dire que la réflexion théorique sur la question avait été laissée en jachère depuis… 1995 ! La première conséquence du retour de cette question au sein de l’organisation a en tout cas été l’adoption pour l’avenir d’un nouveau système de gestion démocratique des débats. Baptisé par l’AL « liste québécoise » en l’honneur des camarades de la Nefac (organisation communiste libertaire nord-américaine) qui nous l’ont transmis. Il s’agit d’un système d’inscription des tours de parole qui favorise la plus large expression de tous les participants, et des femmes, généralement sous-représentées dans les temps de parole. Dès le congrès d’AL, la présidence a distribué les tours de parole selon ce système, avec un résultat probant.

C’est un aspect de notre féminisme que nous avons ainsi mis en œuvre puisque, comme le dit la motion adoptée au congrès, « l’émancipation des rapports de domination et d’exploitation ne résultera pas uniquement d’un dépassement du capitalisme, elle résultera aussi de l’annihilation des préjugés culturels dont les plus manifestes sont le racisme, l’homophobie et le sexisme. Préjugés qui existaient avant le capitalisme, qui existeront vraisemblablement après, et contre lesquels une lutte idéologique est nécessaire et serait encore nécessaire dans une société socialiste. »

Intervention en entreprises et dans la jeunesse

Tout le congrès ne s’est pas déroulé en assemblée plénière, sur la base de textes préalablement rédigés. Il était également prévu des espaces de confrontation « à bâtons rompus », comme les sessions de la branche Entreprises et de la branche Jeunesse d’AL du samedi soir.

Des sessions plutôt riches, qui ont permis de mieux appréhender la diversité des implantations professionnelles (rail, Éducation, bâtiment, PTT, métallurgie, presse et édition, PME diverses…) et la forte implication syndicaliste des militant(e)s communistes libertaires. Les camarades du secteur privé étaient bien représenté(e)s, et les témoignages ont souvent été empreints d’un sentiment d’urgence face aux ravages de la précarité et de l’intérim qui handicapent le militantisme ouvrier. De son côté la branche Jeunesse, dont nombre de militant(e)s ont également un rôle moteur dans le syndicalisme étudiant, a acté la réactivation du bulletin Clash, interrompu depuis 2002.

Trois jours humainement riches

Pour finir, il serait injuste de réduire ce VIIe congrès à une suite de travaux studieux. Ce fut également un riche moment de rencontres, entre beaucoup de militant(e)s dont c’était le premier congrès et qui, à cette occasion, ont pu mieux connaître la réalité « hexagonale » de l’AL - puisque malheureusement, nos camarades de Guyane n’avaient pu être représenté(e)s. Les camarades d’Angers ont été ovationné(e)s pour l’accueil qu’ils avaient magistralement organisé, avant que chacun(e) ne reparte dans ses pénates, avec quelques idées de plus sur les pratiques et les propositions à porter dans les luttes sociales.

Commission congrès d’AL : Guillaume (Paris-Sud), Christian (Épinal), Scapin (Paris-Est)


Invités et messages d’amitié

Le congrès d’Alternative libertaire a, comme à chaque fois, reçu la visite de plusieurs délégations, et les messages de ses partenaires internationaux.

Ils étaient là :

Nous avons accueillis des représentants de la SAC (syndicat anarcho-syndicaliste suédois), de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), de la Fédération Anarchiste (FA), de la CGA, des Alternatifs ; ainsi que plusieurs militant(e)s politiques, syndicaux et associatifs locaux invité(e)s par le collectif AL d’Angers.

Ils avaient transmis des messages d’amitié :

La Nefac (USA/Canada), avec une salutation spécifique du groupe de Montréal de la Nefac ; la CGT (Espagne) ; l’OSL (Suisse) ; WSA (section étatsunienne de l’AIT) ; la FDCA (Italie) ; la SAC (Suède) ; la FAG (Brésil). Et pour la France : Offensive libertaire et sociale (OLS) et l’Union des groupes anarchistes de Lyon (UGAL, scission de la FA en juin dernier).


[1En 2004, 20 organisations en sont membres : la CGT et Apoyo Mutuo (Espagne) ; AL, l’OCL, No Pasaran et l’OLS (France) ; WSM (Irlande) ; la FDCA, Unicobas (Italie) ; l’ORA-Solidarita (Rép. tchèque et Slovaquie) ; la SAC (Suède) ; l’OSL (Suisse) ; l’OSL et AUCA (Argentine) ; la FAG et Luta libertária (Brésil) ; la Nefac (USA/Canada) ; le CIPO-RFM (Mexique) ; la ZACF (Afrique du Sud) ; Al Badil al Chooui al Taharouri (Liban).

[2Une scission des groupes du Sud-Ouest de la Fédération anarchiste (FA) en 2002 a entraîné la création de la Coordination des groupes anarchistes (CGA) ; puis à l’occasion d’une nouvelle scission en 2004 plusieurs groupes (Lyon, Rennes, Lille, etc.) se sont désaffiliés. De son côté le réseau No Pasaran a connu en 2003 une scission qui a pris le nom d’Offensive libertaire et sociale (OLS).

 
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