Antilles : Se détourner du jeu politicien

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Au vu de la journée d’action du 26 octobre 2010, le collectif martiniquais K5F semble en perte de vitesse, à la différence du collectif guadeloupéen LKP qui s’implante durablement au sein de la population. Si la forme organisationnelle semble être la bonne, comment expliquer un tel reflux ?

L’union entre le Liyannaj Kont Pwofitasyon : Collectif contre l’exploitation outrancière – guadeloupéen – (LKP), le Collectif du 5 février – martiniquais – (K5F) et l’Union des travailleurs guyanais (UTG) avait débouché sur l’organisation d’une journée d’action prévue le 26 octobre 2010. Mais si elle fut un succès relatif en Guadeloupe où 5 000 personnes descendirent dans la rue, il n’en fut pas de même en Martinique où le défilé réunit à peine quelques 2 000 personnes. Même chose en Guyane où le mouvement se réduisit à quelques centaines de manifestants dans les rues de Cayenne. Comment expliquer une telle atonie ? Le reflux, depuis 2009, n’a t-il aucune explication ? C’est l’Union générale des travailleurs de Guadeloupe (UGTG), une organisation de classe, syndicale nationaliste de combat, qui est l’axe du LKP. Cette organisation a réussi une implantation durable dans la population. Il existe dans presque chaque localité un comité LKP.

Des situations très différentes

Contrairement à la Guadeloupe, en Martinique les indépendantistes (MIM/CNCP) avaient conquis le « pouvoir régional ». Ils l’ont voulu et l’ont exercé ainsi pendant des années. Quel était vraiment l’objectif ? L’indépendance ? On l’avait clairement mise au rancart. Les postes ?… Le doute s’est progressivement installé dans les populations. Lors des élections régionales qui ont suivi le référendum, le président du Conseil régional, le « patriote-indépendantiste » Alfred Marie-Jeanne a été déchouké. N’oublions pas que l’esprit de hiérarchie, de soumission à l’autorité du chef subsiste toujours non sans causer un hiatus avec une jeunesse tournée vers l’extérieur.

Cet autoritarisme vient bien sûr historiquement de l’organisation sociale dominante et totalitaire basée sur l’habitation coloniale, cellule économique première dans les Antilles, et des planteurs blancs. La révolte de février-mars 2009, si elle a réussi à faire vaciller les « politiques », de la droite à l’extrême-gauche, n’a pas débouché sur une organisation aussi solide que le LKP. Plus qu’en Guadeloupe, l’interclassisme a surgi, faisant par exemple côtoyer un syndicat de patrons transporteurs avec un syndicat de salariés du transport. Les rivalités, les enjeux politiciens y compris dans l’extrême-gauche, la division des syndicats où l’on ne pense qu’à exercer une hégémonie aux dépens des autres, a largement contribué à affaiblir le mouvement.

Déclin des trotskystes

Ghislaine Joachim-Arnaud, leader de Combat ouvrier, de la Confédération général du travail de Martinique (CGTM) et animatrice du mouvement social de février-mars 2009, fit campagne lors des dernières élections régionales. Elle fut d’abord accusée par la CGT/FSM d’avoir puisé dans les fonds de la CGTM. Puis sous le coup des accusations portées contre elle par une association créée par les Békés, elle dut se rendre, accompagnée de centaines de manifestants, devant le tribunal le 15 décembre, accusée de « propos racistes ».

Le Groupe révolution socialiste (GRS), lui, est mené par son leader Philippe Pierre-Charles, syndicaliste à la Centrale démocratique martiniquaise du travail (CDMT). Les suites de février-mars 2009 se sont montrées négatives pour le GRS. Non seulement il ne parvient pas à élargir sa base par la création d’ « un nouveau parti », inspiré du NPA français, fidèlement suivi, mais il perd de plus en plus son influence au sein même de la CDMT. Le GRS, perçu comme manipulateur, est une organisation politique de plus en plus rejetée par les militants syndicalistes. Il ne parvient pas non plus à présenter une liste pour les dernières élections régionales et maugréant, se rabat sur un « soutien » sans condition à sa rivale, Joachim-Arnaud.

Philippe Pierre-Charles, un des neuf secrétaires généraux de la CDMT, commet l’erreur de ne pas signer l’appel à la grève reconductible diffusé depuis la France en octobre. Or cet appel avait déjà été signé par quatre des secrétaires généraux. Et fulminant contre une prétendue manœuvre dont l’auteur de ces lignes aurait été l’initiateur, il ne fait ainsi que se marginaliser un peu plus.

Tous ces groupes, ainsi que les organisations nationalistes, pensant surtout aux prochaines élections, n’offrent en réalité aucune perspective d’action et de changement réel. Or c’est justement ce jeu politicien que le peuple martiniquais, notamment les jeunes, récuse de plus en plus.

Trente-huit jours de grève

Dès la rentrée de septembre des conflits ont éclaté dans de multiples entreprises de la Martinique. Citons Jumbo Car, ATV - chaîne de télévision qui avait vomi son venin contre les protestataires de février-mars 2009 – licenciant brusquement une grande partie de son personnel… C’est surtout la grève chez Monsieur Bricolage, en novembre-décembre 2010, qui va s’avérer révélatrice d’enjeux. D’un côté le Groupe Bernard Hayot, béké possédant, lui et ses proches, de multiples entreprises en Martinique et à l’étranger. Le mot d’ordre patronal est clair : ne pas céder un pouce, et au contraire, marquer les esprits par une défaite des salarié-e-s. Les salaires de misère, le manque total de perspectives vont jeter résolument dans la bataille l’ensemble des jeunes salarié-e-s, parfois inexpérimenté-e-s, mais courageux et tenaces.

Trente-huit jours de grève, où les grévistes et leur syndicat, la Centrale syndicale des travailleurs martiniquais (CSTM), tenteront de bloquer les entreprises du Groupe Bernard Hayot, de bloquer la zone artisanale de la Lézarde, s’affrontant durement avec les forces de l’ordre. Bien sûr les résultats obtenus ne sont pas à la hauteur des attentes mais ce conflit débouche néanmoins sur des acquis et non sur la défaite espérée par les békés et leurs mandants.

Affirmer un projet révolutionnaire

Le K5F affaibli est-il aujourd’hui un outil à la hauteur des enjeux ? L’histoire sociale est faite de renouvellement et le fétichisme n’a jamais rien donné de positif. Néanmoins, au vu du LKP guadeloupéen, c’est bien la forme organisationnelle de notre époque. Des syndicats de combat s’unissant auxquels s’ajoutent des associations. Mais les partis politiques doivent en être exclus ou jouer un rôle mineur comme en Guadeloupe. En ce sens le K5F peut servir de référence non seulement pour affiner la vision organisationnelle mais pour affirmer la nécessité d’un projet révolutionnaire de société. Un réseau, une fédération de syndicats se détournant du jeu politicien pour agir, reprendre en main l’économie. C’est là la seule solution. Et les luttes de par le monde nous montrent cette voie.

Nemo (AL Martinique)

 
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