Allemagne : Dépasser le syndicalisme de cogestion

Version imprimable de cet article Version imprimable


Si le mouvement social allemand ne compte pas parmi les plus forts d’Europe, force est de constater qu’il existe néanmoins toujours des îlots de résistance. Tour d’horizon d’un fief historique du syndicalisme de cogestion.

Le mot de l’année en Allemagne – selon un jury de journalistes des grands médias – c’est le « citoyen en colère » (der Wutbürger). Ce sont ces gens qui, comme à Stuttgart, se mobilisent depuis trois mois contre un projet pharaonique : la destruction de l’ ancienne gare et la construction d’une gare souterraine afin de dégager du terrain en surface pour les grandes sociétés immobilières.

Bel exemple d’une affaire où la grande bourgeoisie travaille main dans la main avec les gouvernants. Avec pour corollaire la répression policière contre ceux qui oseraient s’opposer. Des jeunes qui avaient organisé une grande manifestation contre ce projet ont ainsi subi un certain nombre de brutalités policières, avec pour résultat de nombreux blessés graves.

Dans un autre registre, une grande partie de la population de la région du Wendtlandt, vieux comme jeunes, participent à de grandes manifestations contre les centrales nucléaires, dans une optique comparable à celle du Larzac en France dans les années 1970, les paysans de la région avec leurs tracteurs faisant figure de fer de lance du mouvement.

Sans alternative ?

L’autre mot de l’année par le même jury : : alternativlos (littéralement « sans alternative »). La tension entre ces deux mots exprime bien la situation en Allemagne en ce début d’année 2011. Selon la classe dirigeante, les élites économiques, politiques et médiatiques qui répètent sans cesse que chaque décision est « sans alternative » que ce soit le soutien aux banques, les licenciements dans le secteur automobile, le projet immobilier à Stuttgart... Il n’y aurait qu’une seule voie, une seule orientation politique possible, et les discours de Merkel et compagnie ne cessent d’insister sur cette soi-disant inéluctabilité des mesures ultra-libérales.

Cependant, dans la rue, le mouvement social dit le contraire. Ainsi en est de ces jeunes qui bloquent le train de déchets nucléaires allant de La Hague à Gorbelen aux cris de « Wir haben es satt » (c’est assez). Certes, ces luttes ne sont pas encore portées massivement par des collectifs de travailleurs et de travailleuses, mais si on y regarde de près, il y a une grande indignation chez les salarié-e-s et une colère latente contre la richesse organisée et de plus en plus cynique.

Des poches de résistances

Le 22 janvier dernier, à Berlin, un rassemblement a eu lieu sous le slogan « wir haben es satt ». Le collectif d’organisateurs est composé de beaucoup d’associations sociales et écologiques, des syndicats d’agriculteurs pour une agriculture paysanne (équivalents de la Confédération paysanne en France), des associations qui luttent contre les subventions aux exports de produits agricoles vers l’Afrique (exports qui nient la souveraineté alimentaires des agriculteurs locaux), des réseaux pour la liberté de circulation des travailleurs migrants... bref, une fusion d’acteurs très différents unis par une même indignation contre une pratique économique et politique qui ne sert que la rentabilité à tout prix. L’objectif affiché : mettre un coup d’arrêt aux politiques ultra-libérales.

Mais loin de s’arrêter à un simple refus du néo-libéralisme, ce que porte ce mouvement c’est aussi la recherche d’une autre façon de vivre, de travailler,de se nourrir. « Les rapports avec les pays du Sud doivent changer et un autre partage des richesse est nécessaire », écrivent ainsi les organisateurs dans l’appel pour le rassemblement devant le parlement allemand.

Le secteur de l’industrie agro-alimentaire a également pris sa part dans le développement récent du mouvement social allemand. Ce facteur joue à travers deux aspects, qui sont d’une part le scandale de la découverte de dioxine dans la nourriture pour les animaux, et d’autre part les conditions de travail et les salaires des travailleurs de ce secteur, en majorité venant de l’Europe de l’Est (Ukraine, Pologne, Roumanie). Le journal Le Monde, dans son édition du 15 janvier, annonçait ainsi que « la filière porcine française [avait] déposé plainte auprès de la commission européenne, jeudi 13 janvier, pour dénoncer le “dumping social” pratiqué, selon elle, par les abattoirs allemands. Rassemblés au sein du Collectif contre le dumping social en Europe, éleveurs et industriels dénoncent l’emploi outre-Rhin des travailleurs originaires des pays où les coûts salariaux sont très bas. l’écart est entre entre les coûts de main-d’œuvre serait de 1 à 3 ».

Dans le même temps, le chef du syndicat alimentaire NGG demande une protection légale plus grande pour les salariés, et dénonce publiquement des pratiques dangereuses pour la santé publique (viande avariée, etc), dans un secteur où le travail précaire est en constante augmentation. Dans les grandes entreprises, une partie des syndicats établis ne s’opposent pas à l’embauche d’intérimaires. Mais une autre partie, des petits syndicats comme la FAU (anarchosyndicaliste) et des syndicalistes de base exigent un equal pay, le salaire garanti égal pour tous, précaires comme salarié-e-s. Cette revendication a été obtenue dans certains secteurs, notamment la sidérurgie en Rhénanie.

Vers un syndicalisme autogestionnaire

Une autre caractéristique de ces recompositions syndicales est l’émergence d’un nouveau type de syndicalisme. On assiste à la création de syndicats spécifiques – de médecins, personnels soignants, pilotes, personnels naviguants, cheminots –, et au développement d’un syndicalisme de base comme dans le cas de la FAU et des wobblies. En réaction, la confédération DGB [1], sentant monter une alternative, a choisi de s’allier avec le patronat pour faire adopter une loi par le parlement rendant plus difficile la création et la reconnaissance légale des nouveaux syndicats.

À Berlin, il existe depuis janvier 2010 un comité pour la liberté syndicale où des syndicalistes (DGB et autres), des non-syndiqués, des chercheurs, des artistes, se rencontrent avec l’objectif de défendre la liberté syndicale, mais aussi créer un espace et un climat pour la naissance d’ un syndicalisme de base et une culture autogestionnaire des activités syndicales et des luttes. Les rencontres avec les syndicats français Solidaires sont assez fréquentes.

2011 sera donc en Allemagne une année où les paysages social et syndical, ensemble dans la rue, vont chercher leurs chemins de lutte et leurs alternatives avec comme espoir que les citoyens en colère de Stuttgart et Gorleben soit bientôt rejoint par les salariés en colère. Cela serait un pas en avant vers l’émancipation sociale des travailleurs et des travailleuses en Allemagne.

Willi (depuis l’Allemagne)

[1Deutscher Gewerkschaftsbund, principale organisation syndicale, proche du SPD.

 
☰ Accès rapide
Retour en haut