Gens du voyage : Entre auto-organisation et violences symboliques

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Le projet de soumettre les gens du voyage au paiement d’une taxe d’habitation exorbitante est à l’origine d’un mouvement de lutte à ne pas négliger, de ces travailleur(e)s particulièrement méprisé(e)s et marginalisé(e)s.

Quand les gens du voyage acceptent, souvent forcés, de s’installer sur les aires d’accueil conçus pour eux [1] – ils les nomment eux-mêmes très justement “terrains désignés” (terrains désignés = terrains obligés) – peu de gens conçoivent combien est violente cette politique d’habitat.

Il faut imaginer des familles qui depuis le quinzième siècle en Bretagne, n’ont jamais cessé de négocier elles-mêmes leur place. Les jeunes tsiganes héritent de leurs aïeuls d’habitudes nomades. Même si leurs activités ne sont plus en complémentarité avec un monde sédentaire industrialisé et urbanisé, ils ont malgré tout conservé de ce nomadisme l’attachement à des territoires – un nomade n’est pas de nulle part – et un besoin de se sentir libre de circuler.

Le “terrain désigné” représente une obligation difficile à accepter, des règles nouvelles comme respecter le règlement d’une institution, payer son électricité et son eau que l’on a toujours “cueilli”.

On peut trouver sans problème une parenté symbolique entre une aire d’accueil permanente et une institution spécialisée pour handicapés mentaux [2].

Les gens du voyage se sont très longtemps débrouillés seuls pour leur eau et pour l’électricité et souvent dans "l’illégalité". Mais cet aspect démontre aussi le désintérêt et la difficulté historiques de la société majoritaire à rentrer en contact avec une population qui a fini par s’auto-organiser à partir de socles religieux (ex : la Mission évangélique Tsigane, véritable phénomène d’auto-organisation sociale et religieuse).

Un autre indice de ce désintérêt ou/et de ce mépris des autorités vis-à-vis de cette population de "nomades historiques", et l’un des plus forts, c’est l’oubli, parfois jusqu’à un an après la guerre, des tsiganes enfermés dans des camps ou des prisons françaises. Pourtant des acteurs religieux – mais aussi depuis les années 1970, des travailleurs sociaux – ont démontré à plusieurs reprises qu’il était possible de rentrer en relation avec les tsiganes, du moment qu’on savait se montrer compréhensible et relativement généreux, et surtout si l’on savait prendre en compte leur capacité à s’auto-organiser.

Cette capacité d’auto-organisation n’est pas négligée que chez ces seuls travailleurs itinérants que sont les gens du voyage, on pourrait penser la même chose pour d’autres catégories sociales. L’idée d’autogestion sociale, en pratique, est en perte de vitesse depuis les années 1970 dans tous les secteurs de la société, c’est d’autant plus sensible dans le syndicalisme.

Le coût de "l’intégration"

La société, avec ce nouveau dispositif légal, leur a donc demandé de s’enfermer dans un système institutionnel avec en contre-partie la possibilité d’avoir accès à leurs droits sociaux. En terme plus clair cela signifie qu’on va leur faire payer le coût social de leur intégration aux normes dominantes. C’est-à-dire, leur faire accepter que leur ancien mode de vie n’est plus au goût du jour (la complémentarité économique entre monde rural et nomade a disparu), qu’il est temps qu’ils envoient leurs enfants à l’école avec toute l’humiliation que cela peut entraîner pour les parents (comme avec les kabyles arrivés en France dans les années 1950/60), qu’il leur faut incorporer de nouvelles normes sociales, une nouvelle discipline – dont se font de plus en plus porteurs paradoxalement les pasteurs tsiganes – qu’il leur faut admettre que le temps d’une liberté (toute relative) d’être nomade, dans la société "moderne", est révolue.

Alors très souvent, dans les faits, progressivement, les familles finissent par accepter de payer leur eau, leur électricité, même parfois de payer un prix de location pour un emplacement sommairement aménagé, la présence d’un gardien, d’un gestionnaire, d’une armada de travailleurs sociaux, tout cela pour un coût symbolique extrêmement élevé : la perte d’une identité nomade.

Les résistances sont fortes et les gens du voyage ne sont pas prêts à accepter le prix sans une contre-partie à la hauteur des prétentions de la République française "d’égalité, de liberté et de fraternité". Ainsi, quand l’État annonce que les gens du voyage devront payer l’une des taxes d’habitation les plus chère du pays, on accentue dangereusement ce déséquilibre dans l’échange entre une norme dominante et ces travailleurs itinérants. C’est la politique de la péniche. On veut faire crever les travailleurs itinérants, nomades historiques, économiquement.

Un mouvement social

Cependant, si les gens du voyage ont une capacité de mobilisation sociale conséquente, ce sont des rmistes, des petites économies de subsistance ou d’autodéfense sociale (économie souterraine), des petits artisans, des petits commerçants, des industriels forains, des gens du cirque, qui vont se solidariser comme jamais avant grâce à une loi délirante de taxation de l’habitat.

Le risque médiatique, est de voir présenter cette manifestation, non pas comme un mouvement social mais comme un mouvement communautariste.

Un combat symbolique, comme dans bien d’autres secteurs de la société actuellement, est à mener pour inclure leurs combats dans l’ensemble des luttes sociales en appuyant le fait qu’ils sont des travailleurs itinérants parfois au chômage et en les incluant dans l’histoire locale et nationale car trop souvent ils sont désincarnés de notre histoire sociale. Pierre Bourdieu disait que le concept de "classe ouvrière [a subi une] dévaluation symbolique" dans les années 1980 en même temps que les mouvements sociaux s’affaissaient.

De ce processus d’affaissement des mouvements sociaux et de dévalorisation symbolique de la lutte sociale, les gens du voyage, comme les jeunes de banlieue, en subissent des effets indirects qui va jusqu’à leur enfermement symbolique dans un carcan communautariste

Régis (AL Brest)

[1Les gens du voyage, aujourd’hui en France, sont soumis à différentes obligations comme celui d’avoir un carnet de circulation qu’il faut faire valider tous les trois mois en gendarmerie, de stationner sur les rares aires d’accueil collectives conçues pour eux dans les périphéries des villes (loi Besson 1990 réactualisée en juillet 2000). Ses obligations sont appuyées par les lois sur la sécurité intérieure, en particulier l’article 53 qui stipule qu’en cas de mauvais stationnement, les “fautifs risquent 6 mois de prison ferme, environ 3 600 euros d’amendes, plus la réquisition du véhicule et du permis de conduire. Ce dispositif légal sécuritaire ne s’applique totalement que dans les communes de plus de 5.000 habitants qui sont effectivement munis d’une aire d’accueil, donc en conformité elle-même avec la loi ou/et en cas de stationnement sur un terrain privé.

[2Voir à ce sujet le très bon ouvrage de Daniel Bizeul, Civiliser ou banir, les nomades dans la société française, 1989, L’Harmattan, coll. Logiques Sociales. Dans cet ouvrage, inspiré des thèses sur les hôpitaux psychiatriques de l’Américain E. Goffman, D. Bizeul nous parle des gens du voyage comme d’une « clientèle obligée » de fréquenter des « institutions spécialisées » (les aires d’accueil) et avec l’intervention d’une armada de ce que H. S. Becker appelle les « entrepreneurs de moral », c’est-à-dire les travailleurs sociaux, les pasteurs, les curés, etc.

 
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