Violences Sociales : qui sème la misère...

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Les quartiers populaires s’embrasent suite à ce qui s’apparente à une bavure policière. La faute à qui ? “ Kärcher ”, “ racaille ”, “ polygamie ”... Les propos des uns reflètent bien les pensées des autres. Soyons sérieux...

Fin octobre, deux jeunes de Clichy-sous-Bois meurent électrocutés dans un transformateur EDF où ils s’étaient réfugiés. Rentrant tranquillement chez eux en fin d’après-midi, ils se sont retrouvés pris en chasse par la police. Leur tort ? Aucun, où plutôt celui d’être jeune, pas forcément “ français de souche ” et habitant un quartier, comme tant d’autres, devenu terrain de jeux des cow-boys armés de la brigade anticriminalité et zone de non-droits sociaux.

Légitime colère

Cette nouvelle bavure policière aurait pu comme tant d’autres, au pire passer inaperçue, au mieux être présentée par les républicains bien pensant comme “ le mauvais exemple d’une police respectable qui ne peut supporter en son sein de tels agissements ”.

Ce scénario idéal ne soulevant aucune vague a volé en éclats en quelques heures, en quelques jours, face à une colère généralisée de la part des habitantes et des habitants tout d’abord de Clichy-sous-Bois puis rapidement des quartiers populaires de la région parisienne et du reste de la France. Cette colère spontanée, cette révolte qui ne réunit pas seulement les “ jeunes ”, mais plus largement celles et ceux qui vivent dans ces quartiers de relégation sociale, est légitime.

On ne les répètera jamais assez, mais les politiques antisociales menées depuis plusieurs dizaines d’années par les gouvernants ont des conséquences dramatiques pour les habitant(e)s de ces quartiers. Les subventions allouées, aussi conséquentes soient-elles, n’ont jamais constitué des réponses adéquates aux problèmes exprimés, elles ont seulement permis de retarder l’explosion de colère : l’illusion ne s’alimente pas indéfiniment.

La main-d’œuvre originaire des anciennes colonies françaises d’Afrique est depuis les années 60 considérée comme une formidable aubaine pour le patronat : des ouvriers avec souvent pas ou peu de qualification, des ouvriers qui s’organisent peu dans les syndicats, bref des ouvriers dociles et corvéables à merci.

Aujourd’hui, la situation n’a pas beaucoup changé : les petits-enfants des ouvriers d’alors sont les jeunes exclus du marché du travail, avec comme seule possibilité la précarité et l’exploitation à outrance par un patronat pour qui ces gens sont toujours comparables à des colonisés qui devraient remercier la bonne grâce d’un patron de les embaucher. Et quelle outrecuidance de revendiquer des droits dans ce contexte ! En quarante ans, on est passé d’une main-d’œuvre exploitée en usine à une main-d’œuvre précarisée au possible, avec l’obligation de quémander des stages non rémunérés, des petits contrats de quelques jours, de quelques semaines.

En méprisant ainsi une partie de la population vivant en France, il était inenvisageable de la laisser accéder aux centres urbains bourgeois, il fallait les parquer dans les périphéries des villes. Cacher la misère à tout prix. Les bidonvilles des années 50-60 se sont transformés en cités plus modernes dans les années 70, mais la volonté politique, à quelques exceptions près, est demeurée identique. Enclavement, difficultés d’accès aux services publics, architecture désocialisante, autant d’éléments qui définissent ces “ grands ensembles ”, synonymes de désespoir et d’exclusion.

Les premières luttes des années 80, dont la fameuse Marche pour l’égalité, dénonçaient déjà ces situations, avant d’être vidées de leurs contenus politiques revendicatifs et instrumentalisées à des fins politiciennes et partidaires par des associations tel SOS Racisme qui, au nom d’une République fantasmée, ne voyait que l’“ intégration ” comme horizon et solution pour ces populations discriminées. À l’heure actuelle, cette République, cet État français a choisi d’en finir avec ces quartiers populaires, avec ces pauvres. Si les expulsions locatives se multiplient, si les charters se remplissent à une vitesse jamais atteinte, c’est que le “ traitement ” envisagé change profondément.

Entre mépris et populisme

Après un consensus droite-gauche où l’on subventionnait les associations de quartiers pour acheter facilement une paix sociale (ce qui a pu fonctionner pendant plusieurs années), on est actuellement confronté à un nouveau consensus droite-gauche, celui de la dangerosité supposée d’une part non négligeable de ces pauvres, avec l’impératif de restaurer l’ordre républicain. C’est le retour de la fameuse équation classes populaires = classes dangereuses. Ainsi, les deux derniers gouvernements (Jospin et Raffarin-Villepin) ont fait voter de nombreuses lois extrêmement répressives : Loi de sécurité quotidienne en 2001, Loi de sécurité intérieure en 2003, Loi Perben 1 et 2. Ces lois, qui donnent des moyens considérables à la police et à la justice, créent également de nouveaux délits avec comme unique volonté la pénalisation des populations socialement exclues.

L’exemple le plus frappant par son aspect caricatural et grossier est le délit de rassemblement dans les halls d’immeuble. Et comme si l’arsenal législatif ne suffisait pas, le vocabulaire martial et teinté de néo-colonialisme utilisé par les hommes politiques est totalement irresponsable, mais savamment choisi pour entraîner un cycle de réactions de la part des gens directement visés, et ainsi justifier une politique de fermeté absolue. Les quartiers sont des “ territoires à reconquérir ”, les jeunes des “ racailles ” et cerise sur le gâteau, tout cela est la faute “ à la polygamie ”. Et pourquoi pas à la présence des “ fellagas ” tant qu’on y est ?

Ainsi, il est aisé de comprendre que les émeutes populaires auxquelles nous venons d’assister sont une expression de la colère légitime des populations méprisées. Mais le ras-le-bol des habitants des quartiers se transforme de plus en plus en désespoir qui se manifeste en violence plus ou moins incontrôlable et souvent spectaculaire. Car l’illusion de trouver une “ place ” dans le modèle républicain n’est plus possible, ce modèle républicain qui exclut et institue en principe de traitement social une violence policière et judiciaire organisée et revendiquée par l’ensemble de la classe politique et une large partie des citoyens.

Dans un tel contexte où le degré d’acceptation des politiques pénales et sécuritaires atteint un niveau sans précédent, une loi comme celle sur l’état d’urgence du 3 avril 1955 peut être appliquée et prolongée pour trois mois, soit jusqu’au 21 février 2006. Dans un premier temps. Que cette loi ait été créée pour contrôler les populations algériennes de France lors de leur lutte pour l’indépendance de l’Algérie et qu’elle ait été activée en 1985 lors de la rébellion du peuple kanak en Nouvelle-Calédonie confirme la volonté guerrière du gouvernement. Nous sommes face à une législation d’exception en passe de devenir la norme sociale. C’est une attaque sans précédent contre les libertés individuelles et collectives, car l’état d’urgence applicable sur tout le territoire peut entraîner la mise en place d’une censure de la presse, l’interdiction des réunions publiques, des manifestations, sans parler des pouvoirs illimités de la police. Nous sommes toutes et tous concerné(e)s.

Construisons la riposte

Car nous devons mettre ces trois semaines de révolte en lien avec les mouvements sociaux et les luttes actuelles qui témoignent aussi d’une insécurité sociale grandissante. Les salariés de la SNCM, de la RTM sont eux aussi confrontés à un État, gardien des intérêts patronaux, qui fait intervenir le GIGN contre les premiers et déclare la grève illégale pour les seconds. La véritable urgence sociale doit s’exprimer dans le besoin d’une véritable justice sociale.

Il est facile de crier qu’il faut transformer la révolte des banlieues en mouvement politique revendicatif, qu’il ne faut pas brûler des voitures mais s’organiser et lutter. Mais depuis combien de temps les militants, les mouvements sociaux ne sont plus présents dans ces quartiers populaires ? Il n’est donc pas surprenant que le sentiment d’abandon prenne le pas sur la nécessité de mener un combat réellement politique. Il n’y a pas “ eux ” d’un côté et “ nous ” de l’autre, mais un “ nous ” qui englobe tous les précaires. Car nous constituons bien une seule et même classe sociale, celle qui travaille ou qui le voudrait. Et la nécessité de lutter ensemble apparaît d’autant plus urgente car le rouleau compresseur du capitalisme armé ne va pas tarder, au rythme où il va, à annihiler tout potentiel de lutte parmi les plus volontaires.

Les mobilisations contre l’état d’urgence sont bien sûr nécessaires, comme celles qui ont lieu un peu partout en France, à l’initiative d’organisations politiques, syndicales ou associatives. La vérité doit aussi être exigée en ce qui concerne tous les agissements des forces de police, toutes leurs bavures. Il n’est plus possible de compter les morts en silence. Mais nous ne saurions nous contenter de la fin de l’état d’urgence et d’un retour à une situation de statu quo. Car cela n’est pas crédible dans la fuite en avant vers un État autoritaire décomplexé, bras armé du patronat. Ainsi, les 100 millions d’euros promis aux associations sont, dans le contexte actuel, une insulte aux quartiers populaires.

L’argent ne pourra plus acheter la paix sociale. C’est pourquoi nous pensons que seule la justice et l’égalité économique et sociale constituent une réponse. Cela passe par une redistribution du travail et des richesses. Comme le souligne à juste titre le sociologue Saïd Bouamama : “ Soit nous continuerons à rechercher dans des causalités internes à la jeunesse l’explication de ses comportements et de ses violences et nous déboucherons inévitablement sur une demande toujours accrue de sécuritaire et de répression ; soit nous interrogeons les fondements économiques, sociaux et culturels de notre société et nous déboucherons sur l’exigence d’une transformation sociale globale. ” C’est par ailleurs le seul rempart efficace contre les vautours qui attendent l’instant pour surgir. Que ceux-ci revêtissent les habits de l’extrême droite ou des fondamentalistes, il faut lutter pied à pied contre les meilleurs soutiens d’un État qui, pour devenir totalitaire, se doit d’avoir de tels relais pour contrôler les populations.

Antoine et Erell (AL Agen)

 
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