A Contre Courant : A bientôt, vieille taupe !

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Chaque mois, le mensuel Alternative libertaire reproduit l’édito de la revue alsacienne À Contre Courant, qui de son côté reproduit l’édito d’AL. Pour contacter ces camarades : ACC, BP 2123, 68060 Mulhouse Cedex.


Si le début du printemps a été chaud, sa fin a été plutôt fraîche ainsi que l’été qui l’a suivi. Non, il ne s’agit pas de commenter les aléas climatiques mais l’évolution de la situation politique. À la mobilisation massive de la jeunesse lycéenne et étudiante ainsi que d’une partie du salariat, qui aura mis en l’échec le projet d’institution du CPE et produit un début de crise au sommet de l’appareil d’État, a succédé une apparente atonie du mouvement social, propice au rétablissement du statu quo ante. Tout semble être rentré dans l’ordre après la fièvre printanière : de Villepin plastronne à nouveau, Sarkozy continue à ronger son frein, Royal à surfer sur les sondages – et le patronat à licencier à tour de bras tout en engrangeant ses profits.

On peut y voir la preuve de la solidité de l’ordre social. De cet ordre qui, à peine repliées les banderoles, contraint les manifestants de la veille à retrouver le chemin du lycée, de la faculté, du bureau ou de l’atelier. De cet ordre qui sait se faire oublier et même accepter en organisant le spectacle planétaire d’une Coupe du monde de football, capable de réunir des foules autrement plus nombreuses et joyeuses que les manifestations du printemps. De cet ordre qui semble capable de décréter rituellement une sorte de trêve estivale dans la lutte des classes.

On peut aussi y trouver la confirmation de la faiblesse actuelle du mouvement social. Car si, après le rejet du traité de Constitution européenne l’an dernier, il vient pour la seconde fois de montrer qu’il est désormais capable de s’opposer efficacement aux projets de l’adversaire, le mouvement antilibéral n’est pas encore en capacité d’avancer ses propres revendications. Encore moins dispose-t-il d’un projet alternatif au libéralisme. Et en conséquence, très logiquement, ce n’est pas lui qui est maître du calendrier politique.

Mais il faut aussi se souvenir que la temporalité d’un mouvement social n’est pas celle de l’ordre social existant et de ses institutions. En particulier, sauf durant les périodes révolutionnaires, il ne se présente pas comme un processus continu. Il présente au contraire des discontinuités, des moments d’éclipse au cours desquels il semble disparaître, faisant suite à des moments d’activation offensive, y compris victorieuse. Ces moments de repli ne sont pas seulement ou nécessairement le signe des limites du mouvement ; ils lui permettent aussi de reconstituer ses forces, de tirer les enseignements des luttes antérieures, d’en digérer les acquis. Avant de refaire surface et de repasser à l’offensive.

Marx a bien perçu le caractère discontinu de cette temporalité spécifique de la lutte de classe des opprimés – puisque c’est d’elle dont il s’agit. Pour la figurer, il l’a comparée à une taupe, que sa vie souterraine rend sans doute myope, mais qui n’a pas son pareil pour venir défigurer le bel ordonnancement d’un jardin ou d’une pelouse et en fragiliser la structure par ses galeries. Et généralement où et quand on s’y attend le moins. Alors, à bientôt, vieille taupe !

 
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