Lire : Liauzu, Manceron : « La Colonisation, la loi et l’histoire »

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En février 2005, l’Assemblée nationale vote une loi « portant reconnaissance de la nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés », mettant entre autres en avant dans son article 4 « le rôle positif de la présence française outre-mer ». Courant 2005, des historien(ne)s se mobilisent à la fois contre la logique de réhabilitation du colonialisme et contre les velléités de mettre en place une histoire officielle.

Le débat prend de l’ampleur fin 2005 et dépasse largement la sphère universitaire et militante, après les révoltes “ des banlieues ”, le recours à la loi d’exception coloniale et les réactions en Algérie à cette loi retardant le processus de “ traité d’amitié ” avec la France souhaité par Chirac. Après de multiples revirements, l’article 4 disparaît de ce texte de loi (voir AL n° 147 janvier 2006 et n° 149 mars 2006). Alternative libertaire revendiquait l’abrogation pure et simple de l’ensemble de la loi. Ce livre montre qu’on ne peut se cantonner à abroger l’article 4.

Claude Liauzu est historien à l’Université Paris VII et travaille depuis longtemps sur les questions coloniales. Gilles Manceron, également historien, est vice-président de la Ligue des droits de l’Homme. Ils font partie du noyau de personnes qui a facilité dès février 2005 la lisibilité de cette loi dans l’espace public.

Cet ouvrage est utile. Utile parce que, dès l’introduction, il repose la question du rôle de l’histoire et se positionne intelligemment dans le débat sur les lois “ mémorielles ” refusant de façon argumentée de mettre sur le même plan la loi de 2005 et la loi Gayssot (sur le révisionnisme) ou Taubira (sur l’esclavage). Utile aussi parce qu’il éclaire la construction de cette loi, en montrant concrètement, historiquement, ce qu’est le lobby “ pied noir ” en France depuis 40 ans, ses relations et actions politiques et leurs transcriptions dans cette loi, montrant, par exemple, comment une partie des articles de la loi sert à réhabiliter dans “ leurs droits ” des anciens de l’OAS.

Après une première partie de Valérie Esclangon Morin, François Narias et Sylvie Thénault, qui éclaire les enjeux de cette loi dite “ scélérate ” et reprend en détail la construction parlementaire en montrant la compromission de l’ensemble des groupes (avec comme seul voix “ discordante ” celle d’un sénateur communiste), une seconde partie reprend l’ensemble des réactions publiques à cette loi, avec l’ensemble des textes des pétitions, des signatures… Intéressant pour voir comment le recul sur l’article 4 a été possible.

Une troisième partie regroupe sept articles de niveaux inégaux, discutant plus le lien entre histoire, colonisation et enseignement. Ainsi, si l’article de Jean-Philippe Ould-Aoudia sur “ les stèles de la honte et la mémoire des enseignants victimes de l’OAS ” redonne du sens, l’article de Sophie Ernst sur “Le fait colonial, les lois de mémoire et l’enseignement” tient plus de la legitimisation de la place et de l’importance de “la nation” et des “institutions”.

Au final, cet ensemble donne un ouvrage abordable, qui n’est pas consensuel et qui mêle intelligemment histoire et politique.

Pierre Laviec (Paris Nord-Est)

  • La Colonisation, la loi et l’Histoire, sous la direction de Claude Liauzu et Gilles Manceron, Edition Syllepse, mars 2006, 183 pages, 12 euros.
 
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