Classiques de la subversion : René Dumont, « L’utopie ou la mort », 1973

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Plus de trente-cinq ans après la publication de ce livre choc, on peut mesurer à quel point René Dumont a compté dans l’histoire de l’écologie politique. Ce professeur d’agronomie n’est pas exactement inconnu quand, à déjà 69 ans, il publie ce petit livre qui compile dans l’urgence l’essentiel des thèses qu’il défend depuis plusieurs années. Il a vu les ravages du colonialisme au Tonkin, où il a travaillé de 1929 à 1932. En 1963, il a appelé à une décolonisation économique après la décolonisation politique, en publiant L’Afrique noire est mal partie. En 1970, il a douché quelques amateurs d’exotisme révolutionnaire avec Cuba est-il socialiste ?

Dans un style incisif, très personnel, bien que parfois décousu, Dumont est parti vérifier sur place que les révolutions tenaient leurs promesses, y compris la « Révolution verte », concept façonné par l’agronome Norman Borlaug (prix Nobel de la paix 1970) et brandi par les lobbys de l’agriculture capitaliste. La Révolution verte était censée répondre au défi de la faim dans le monde, non pas en régulant et en redistribuant les productions alimentaires, mais en poussant aux hauts rendements à grands coup d’engrais chimiques, de pesticides à haute dose, d’implantation de nouvelles espèces « miraculeuses » de blé ou de riz et de « rationalisation » (entendez monoculture).

Dumont voyage, observe, interroge les populations en Afrique, en Inde, et dénonce l’imposture productiviste. En 1972 enfin, il voit ses thèses confirmées par le Club de Rome – un groupement de scientifiques et d’industriels éclairés. Dans un rapport historique intitulé The Limits to Growth, le Club tire la sonnette d’alarme sur « la finitude du monde » et l’illusion d’une croissance indéfinie de la production et de la consommation. Utilisant de surcroît des études onusiennes, René Dumont saisit l’occasion et, avec L’Utopie ou la mort, se fait le passeur, vers le grand public, des pronostics les plus sombres concernant la surexploitation de la planète. Son message sera diversement reçu : jugé catastrophiste et passéiste par la droite, un PS et un PCF rivés au schéma productiviste, il n’est entendu que dans une partie de l’extrême gauche, du PSU et chez des Verts encore jeunes. Hormis quelques sentences néomalthusiennes et prochinoises aujourd’hui bien obsolètes, L’Utopie ou la mort développe la plupart des grands thèmes qui lient inextricablement écologie et anticapitalisme : nécessaire socialisation et gestion rationnelle des ressources de la planète ; fin du pillage du Sud par le Nord ; abrogation de la gabegie militaro-industrielle ; sobriété énergétique ; limitation de la voiture individuelle et développement des transports en commun ; refonte de la politique urbaine et des trajets pendulaires domicile-travail ; abolition de la publicité, des emballages et de l’incitation au gaspillage. Comme l’écrit René Dumont : « Nous sommes acculés au socialisme. »

Guillaume Davranche (AL 93)

 
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