Edito : Culture de la peur

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On ne le répètera jamais assez. Le 11 septembre a constitué une véritable aubaine pour la plupart des dirigeants de la planète. Il a en effet permis dans les démocraties dites libérales de faire accepter sans trop de contestation des mesures entraînant des reculs majeurs et durables des libertés au nom de l’antiterrorisme. À part Poutine, qui mieux que Bush gouverne par la peur, ressort essentiel du pouvoir étatsunien ? Guantanamo, développement de la délation, destruction des droits et des libertés avec le Patriot Act… La peur (sous le nom de sécurité) est la première motivation des électeurs/trices de Bush et le premier point du programme des républicains pour solliciter un nouveau mandat à la Maison blanche.

Elle se conjugue du reste bien avec la guerre pour modeler une société et lui faire accepter un ordre autoritaire auquel, dans un autre contexte, elle ne serait pas prête à adhérer aussi massivement. Depuis le 11 septembre 2001, les gouvernants français ont décidé de s’engager sur cette même pente avec les lois sécuritaires (loi Jospin sur la sécurité quotidienne, lois Sarkozy et Perben) mais aussi en stigmatisant certaines parties de la population avec la loi sur le voile et le « débat » sur l’intégration européenne de la Turquie.

Dans les années 80 et 90, le Front national focalisait le débat politique en instrumentalisant la peur de l’immigré, aujourd’hui les partis de droite et nombre de dirigeant(e)s du Parti socialiste utilisent des procédés semblables pour consolider leur pouvoir. La peur est un ressort essentiel de l’aliénation et les politiques l’utilisent d’autant plus qu’ils ont en face d’eux des dominé(e)s et des organisations faibles.

C’est du reste une des leçons de la défaite de mai-juin 2003 sur les retraites. Il est aujourd’hui très difficile d’organiser des luttes collectives de masse tant il règne dans les entreprises une attitude de soumission chez une majorité de travailleuses et travailleurs. Beaucoup se résignent et, sans adhérer pour autant au discours de leur patron, qu’il soit l’État ou une personne privée, ils/elles se disent qu’en courbant le dos, ils/elles s’en sortiront, alors que cette attitude encourage les dominant(e)s à les exploiter et les opprimer encore plus violemment.

Longtemps, les violences faites aux femmes, dénoncées avec constance par les féministes depuis des décennies, ont été niées, sous-estimées. Comme si cette question n’était pas une question politique mais relevait de la sphère privée. Si elle fait aujourd’hui de plus en plus débat, ce n’est pas par effet de mode mais parce que le mouvement des femmes s’est donné les moyens d’en faire un axe central de son combat. En s’attaquant à toutes les violences, il veut montrer que celles-ci font système. En mobilisant massivement contre elles le 21 novembre (Assises 6 heures contre la violence) et le 27 novembre (manifestation nationale contre les violences faites aux femmes à Paris) ou à l’occasion de la marche mondiale des femmes (mars-octobre 2005), il entend prendre à témoin la société tout entière, encourager les femmes victimes de violence à ne plus avoir peur et à se battre. Il s’agit de provoquer une prise de conscience, mais aussi d’imposer ses revendications dans ce domaine.

Ces mobilisations n’arrivent pas comme un cheveu sur la soupe, elles sont l’aboutissement d’années de travail politique au sein de collectifs locaux, d’organisations. Elles acquièrent aujourd’hui de la visibilité grâce à l’existence du Collectif national pour les droits des femmes (CNDF) qui permet de fédérer toutes les composantes les plus actives de cette lutte.

Penser globalement et agir localement de façon coordonnée pour peser politiquement, c’est ce qu’il faut entreprendre dans tous les domaines pour briser le processus d’individualisation, d’isolement et de division des opprimé(e)s qui les paralyse et empêche toute action collective.

Alternative libertaire, le 23 octobre 2004

 
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