Israël-Gaza : Ce que la guerre de janvier a changé

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Après vingt-deux jours de massacre et de saccage, Tsahal a laissé derrière elle un champ de ruines et 1 300 cadavres. Mais les rapports de forces internationaux comme interpalestiniens s’en trouvent également modifiés.

Le but avoué de l’intervention militaire israélienne était d’affaiblir les capacités militaires du Hamas. Cet objectif politique s’inscrivait dans le court terme, celui des élections législatives israéliennes de février. Mais en massacrant des centaines de civils, Israël ne pouvait que renforcer la sympathie croissante de la population palestinienne pour le Hamas. Un résultat inverse au calcul du gouvernement israélien.

En dépit des apparences, Tel-Aviv s’est toujours efforcé, jusqu’à la mort d’Arafat, d’affaiblir l’OLP par rapport au Hamas. Israël voulait se doter d’un ennemi vraiment infréquentable aux yeux de l’Occident : un ennemi islamiste. Les dirigeants israéliens ont fait sciemment le choix de la peur et du pire. Ils n’ont pas fini de récolter ce qu’ils ont eux-mêmes semé. Cette politique est condamnée par avance à l’échec. Pour en sortir, les dirigeants israéliens ne peuvent s’en remettre à une Autorité palestinienne fantoche et largement discréditée par sa politique clientéliste, sa corruption et ses concessions sans contrepartie à l’occupant.

Si Israël voulait la paix, il négocierait avec le Hamas et cesserait sa politique de colonisation et d’étranglement économique des territoires palestiniens. Mais cette hypothèse est repoussée par Kadima, le parti centriste d’Olmert, Livni et Pérez actuellement au pouvoir, et a fortiori par le Likoud de Netanyahou (droite extrême) favori dans les sondages.

1. Le camp pacifiste israélien redessiné

Le gouvernement israélien n’a pas bénéficié que du soutien des États-Unis et de l’Union européenne. Son assurance s’explique aussi par l’unanimité de sa classe politique, des médias et de la majorité de la population, y compris le mouvement « pacifiste » La Paix maintenant, proche du Parti travailliste. Celui-ci est durablement discrédité.

L’opposition à la guerre s’appuie désormais sur les organisations arabes israéliennes, sur plusieurs groupes féministes, pacifistes et anticolonialistes au premier rang desquels nous trouvons nos camarades des Anarchistes contre le mur, dont l’audience augmente, ou encore le Centre d’information alternative animé notamment par Michel Warschawski (lire AL de décembre). Même si ces forces restent isolées à l’échelle du pays, elles ont organisé des manifestations rassemblant des milliers de personnes.

2. Obama le messie est resté muet

Le dernier soldat israélien a quitté la bande de Gaza le 21 janvier, au lendemain de l’investiture d’Obama à la Maison Blanche. Une telle concomitance n’est pas fortuite. Israël s’est débrouillé pour mener la guerre pendant l’interrègne de son grand frère états-unien. De cette façon le nouveau président n’a pas eu à se mouiller ni en pour ni en contre. Obama, qui affirme avoir d’autres priorités – l’Irak, l’Afghanistan et le Pakistan – n’entend pas indisposer Israël.

3. Sarkozy sur la touche

Très à l’aise quand il s’agit d’assurer Tel-Aviv du soutien de l’État français et de l’Union européenne (UE), Sarkozy, qui aime s’agiter sur la scène internationale pour faire figure de sauveur, est ici hors jeu. Le fait de s’en remettre au dictateur syrien Bachar el Assad pour amadouer le Hamas a quelque chose de pathétique, et montre surtout que, pour les Palestiniennes et les Palestiniens, la France et l’UE sont discréditées par leur soutien à Israël.

4. L’Autorité palestinienne en chute libre

Mais la guerre contre Gaza va également avoir de grosses répercussions sur les rapports de forces interpalestiniens. Le Fatah, discrédité depuis des années en raison de ses concessions à l’occupant, en ressort encore plus affaibli. Devenue une véritable caisse enregistreuse des décisions israéliennes, l’Autorité palestinienne a, pendant les bombardements sur Gaza, entravé la protestation populaire en Cisjordanie en imposant une autorisation préalable aux manifestations, en les cantonnant à certains lieux, en les empêchant d’affronter les forces d’occupations et en interdisant d’arborer le drapeau du Hamas. Le prétexte de vouloir éviter une nouvelle Intifada, qui provoquerait des massacres identiques à ceux de Gaza, ne tient pas la route. Car pourquoi alors interdire les manifestations aussi dans des villes où les forces d’occupation ne sont pas présentes ? L’Autorité palestinienne a même fait arrêter plusieurs militants du Hamas sur la fac de Bir Zeit (Ramallah) et dans les camps de réfugié-e-s. La population exige désormais de l’Autorité palestinienne qu’elle décide si elle est avec son peuple ou contre lui. Le « dialogue » avec Tel-Aviv n’a en effet empêché ni la construction du mur, ni l’annexion des terres, ni la colonisation, ni l’atomisation du territoire palestinien, bien au contraire.

5. Le Hamas renforce sa stature

Les méthodes du Hamas ne sont guère plus reluisantes. À Gaza, il a lancé dès le départ de Tsahal plusieurs expéditions punitives contre les « collabos » – comme par hasard souvent militants du Fatah. On peut ainsi craindre de nombreuses arrestations, des fusillades et des exécutions sommaires.

Sans adhérer idéologiquement à l’islamisme, beaucoup de Palestiniennes et de Palestiniens de Cisjordanie ont bien été forcés de constater que « le Hamas résiste alors que le Fatah s’engraisse ». À n’en pas douter, l’OLP, qui pendant des décennies a incarné la dignité du peuple palestinien dans la résistance, a aujourd’hui perdu cette qualité. Dorénavant, le Hamas a acquis, non seulement à Gaza mais également en Cisjordanie et ailleurs dans le monde, le statut de porte-drapeau de la résistance. Alors que, ces derniers mois, le Hamas se voyait reprocher de faire trop de concessions et n’était pas assuré de renouveler son score aux éclections, la guerre le place en position de favori pour conquérir par les urnes la présidence de l’Autorité palestinienne, dont le mandat arrive à échéance.

6. La gauche palestinienne essaie de percer

Dans ce contexte, les forces de la gauche palestinienne regroupées dans un « front de gauche » comprenant le FPLP, le FDLP et le PPP, ont rendu publique, le 1er janvier, une déclaration commune. Elles y appelaient à une coordination unitaire des différents bras de la résistance armée pour faire face aux troupes d’occupation et à la création de comités populaires dans les camps, les quartiers et les villages, pour organiser la solidarité. Le Fatah et le Hamas ont répondu positivement à cette déclaration pour la forme, tout en continuant à s’entredéchirer. Mais la gauche palestinienne espère ainsi répondre aux aspirations à l’unité de la population, dont une partie se lasse de la rivalité Hamas-Fatah.

Le chef du Hamas, Khaled Meshal, a appelé à une troisième Intifada. Même si la population est à peine remise de la dernière et que l’Autorité palestinienne restreint les manifestations, la colère et le manque de perspectives y poussent inexorablement. La question n’est plus de savoir si elle aura lieu, mais quand.

Laurent Esquerre (AL Paris Nord-Est) et Nicolas (AL77)


<titre|titre=Qui fait quoi>

Fatah : organisation nationaliste palestinienne fondée par Yasser Arafat en 1959. Elle a signé les accords d’Oslo en 1993, reconnu l’État d’Israël et participe au « processus de paix ».

Hamas : organisation de la résistance islamiste, issue des Frères musulmans et créée par Cheikh Yassine à l’occasion de la première Intifada en 1987. Elle a remporté les élections législatives de 2006, résultat boycotté par Israël et la communauté internationale.

Autorité palestinienne : entité gouvernementale dominée par le Fatah et représentant les habitantes et les habitants de Cisjordanie et de Gaza, créée en 1993 suite aux accords d’Oslo. Mahmoud Abbas en est le président depuis la mort d’Arafat et poursuit les négociations avec Israël.

OLP : Organisation de libération de la Palestine. Cette coalition regroupe depuis 1964 plusieurs organisations de résistance dont le Fatah, le FPLP, le PPP et le FDLP. Mahmoud Abbas est à sa tête depuis la mort d’Arafat. La Ligue arabe considère l’OLP comme la représentante de l’ensemble des Palestiniens de l’intérieur (Territoires occupés) et de l’extérieur (camps de réfugiés dans les pays limitrophes), ce que conteste le Hamas.

FPLP : le Front populaire de libération de la Palestine est une organisation marxiste créée par George Habache en 1967. Contestant les accords d’Oslo, elle ne reconnaît pas l’État d’Israël et avance le projet d’un pays unique, laïque et démocratique dans lequel tous les peuples auraient les mêmes droits. Son chef actuel, Ahmed Saadat, emprisonné en Israël, a été condamné le 25 décembre à trente ans de prison.

FDLP : le Front démocratique de libération de la Palestine est une organisation marxiste-léniniste née d’une scission du FPLP en 1969. Le FDLP était alors en lien avec le Matzpen, parti d’extrême gauche israélien. Le FDLP reconnaît l’État d’Israël mais dénonce les accords d’Oslo.

PPP : le Parti du peuple palestinien est l’ancien Parti communiste rebaptisé ainsi en 1991. À la différence du FPLP et du FDLP, le PPP a opté pour la solution de deux États. Il participe au front de gauche.

Refuznik : terme désignant les objecteurs et objectrices de conscience israéliens refusant de servir dans Tsahal, et notamment dans les Territoires occupés.

Anarchistes contre le Mur : organisation anticolonialiste israélienne d’inspiration libertaire créée en 2003. Sa cible principale est le mur de séparation érigé par Israël. Travaille régulièrement avec les comités populaires palestiniens.

La Paix maintenant : premier mouvement pacifiste israélien créé en 1978 et proche du Parti travailliste (gauche sioniste). Il s’est rallié à l’union sacrée des partis de droite et de gauche en approuvant la guerre de janvier.

Gush Shalom : le Bloc de la paix est l’autre organisation pacifiste israélienne, fondée en 1993 par Uri Avnery. Plus radicale et cohérente que La Paix maintenant, elle a coorganisé des manifestations contre la guerre en janvier.


<titre|titre=Les communistes libertaires avec la Palestine>

[…] La seule tentative d’émancipation que nous pouvons entrevoir dans le futur proche est la croissance et l’expansion du type d’auto-organisation que bien des villages palestiniens pratiquent, encouragés par la solidarité entre les comités populaires palestiniens et des initiatives comme Anarchistes contre le mur, incluant des internationalistes de tous les pays et des Israéliens antisionistes […]. En tant que libertaires et anarchistes de lutte de classes, nous continuerons à dénoncer le colonialisme sioniste comme nous dénonçons toute forme d’impérialisme et d’intégrisme […]. Nous continuerons à soutenir les lutes et les actes de solidarité avec le peuple palestinien, nous soutiendrons tous les débuts de manifestations d’autodétermination qui caractérisent les lutes de villages entiers en Palestine, convaincus qu’ils ne peuvent espérer une vie plus digne qu’en se libérant des influences néfastes de tout État ou de toute oligarchie para-étatique.

FdCA (Italie), ZACF (Afrique du Sud), Common Cause (Canada), des militants et militantes des Anarchistes contre le mur (Israël), AL (France), SVU (Allemagne), 2 janvier 2009

Texte intégral disponible sur www.anarkismo.net en italien, français, grec, espagnol, néerlandais et arabe.

 
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