Lire : Henry Marty et Phillipe Martinez « Les Derniers Forçats »

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Premier titre d’un nouvel éditeur indépendant Les Derniers Forçats est la retranscription des carnets de deux bagnards qui nous livrent un témoignage cru, violent et sans concession de la survie dans les bagnes guyanais.

« Aux temps bénis des colonies » : la France impériale instaure en 1854 la transportation des condamnés aux travaux forcés aux bagnes d’outre-mer (dans les colonies de Guyane et de Nouvelle-Calédonie), avec l’objectif affiché de valoriser grâce à cette main-d’œuvre les territoires coloniaux. En 1885, la République crée une nouvelle peine, la relégation – double peine avant l’heure qui condamne les incorrigibles (multirécidivistes) à une obligation de résidence sur le territoire colonial avec une obligation de travail et un régime de surveillance qui n’a rien à envier à celui des transportés. Là encore le but avoué était de peupler ces terres en s’inspirant du modèle des convicts en Australie. Ce système perdurera officiellement jusqu’en 1949 et les derniers rapatriements vers la métropole et l’Algérie s’étalèrent jusqu’en 1953 (sauf pour les Indochinois qui eurent droit à quelques années de rab’).

Les deux cahiers retrouvés dans les archives de la photographe et journaliste étatsunienne Ingeborg de Beausacq – venue en 1955 effectuer un reportage en Guyane – sont des documents exceptionnels et cette publication vient utilement réveiller une amnésie collective sur ce que fut la vie du bagne et plus globalement sur le système colonialo-pénitentiaire des bagnes coloniaux. On est loin ici des écrits politiques d’Eugène Dieudonné (l’anarchiste donc, pas l’antisémite !) ou du roman-mythographique taillé pour l’édition de Henri Charrière dit Papillon. Marty et Martinez ne crient pas non plus avec Libertad : « Toutes les lois sont scélérates, tous les jugements sont iniques, tous les juges sont mauvais, tous les condamnés sont innocents », ils en auraient pourtant toute légitimité. Loin de remettre en cause la justice bourgeoise ou la punition carcérale, ils dénoncent néanmoins implacablement le bagne dans son fonctionnement interne. Leurs mots en sont encore plus bruts, plus directs, plus hargneux aussi, écrits du fond de leur lit d’hôpital. Ce sont deux hommes, ou ce qu’il en reste, cassés, détruits, anéantis par un système qu’ils comparent parfois aux camps de concentration. Violence, exploitation, corruption, racisme rien ne sera épargné aux lecteurs et lectrices, pas même la folie à travers les délires de persécution qui transparaissent ici et là chez ces deux victimes d’un système tout entier tourné vers la déshumanisation.

Le travail d’édition enfin est à souligner : les écrits sont préservés au maximum, bien que réinscrits dans un chapitrage qui en facilite la lecture, en même temps qu’enrichis d’une préface et de notes permettant de situer tout à la fois ces écrits dans leur dimension historique et sociale et de clarifier suffisamment le propos au lecteur non averti. Une lecture utile à la fois pour apporter un éclairage supplémentaire sur cette histoire sociale des bagnes coloniaux et plus globalement sur les mécanismes d’incorporation en système totalitaire.

David (AL Paris Nord-Est)

• Henry Marty, Phillipe Martinez, Les Derniers forçats, éditions Albache, Paris, 2012, 224 pages, 12 euros.

 
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