Syndicalisme

Logistique : L’entrepôt, au cœur des flux de l’exploitation

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En pleine expansion, le secteur de la logistique est au carrefour de plusieurs mécaniques du système capitaliste, détruisant les corps ouvriers comme la planète. À sa tête et sous la houlette de l’État, le patronat s’organise : aux travailleuses et travailleurs de faire de même !

Ce qu’on nomme « logistique » dans le processus de production, c’est l’ensemble des opérations qui suivent la finition d’un produit, allant de l’entreposage au transport en passant par l’emballage, etc. Mais si on se contente de cette définition, on visualise mal les contours du secteur, tant il est éclaté en différents types d’entreprises, corps de métiers, parfois au croisement d’autres secteurs comme celui du e-commerce, dont il est en fait la colonne vertébrale. Qu’y a-t-il de commun entre les vertigineuses allées d’un entrepôt géant d’Amazon et les lignes de colis d’une plateforme de la Poste ? Ou bien entre le quai poussiéreux d’une agence XPO et les quelques palettiers d’une banale PME ?

Pour y voir plus clair, c’est sur les travailleurs et travailleurs qu’il faut se pencher, car ce sont bien leurs vécus communs qui définissent le mieux ce secteur.

Une pandémie très profitable

C’est quelque chose que l’on a pu voir notamment avec la pandémie de coron2avirus, quand lors du premier confinement, la quasi intégralité de ce secteur a non seulement échappé au ralentissement économique, mais a carrément profité de la crise pour augmenter son activité. Cette recomposition conjoncturelle est en premier lieu passée par le recrutement d’une nouvelle main d’œuvre, notamment parmi les milliers de salariés qui se sont retrouvés au chômage et qui ont vu dans ces postes majoritairement non-qualifiés l’occasion de maintenir un revenu existentiel. Véritablement « en première ligne », les salariés l’ont également été de par les nombreux clusters à s’être déclenchés et propagés dans les entrepôts, où les piètres mesures sanitaires arrachées au patronat ne pouvaient empêcher les croisements entre des centaines de manutentionnaires transpirant à la tâche.

Bien sûr, la formidable croissance des bénéfices que cela a engendré (2020 a été l’année la plus rentable pour Amazon) a servi a engrosser les poches des patrons de la logistique et n’a pas profité ouvriers qui s’y sont cassés le dos.

Derrière tous ces profits ce sont plus de 1.8 millions de salarié.es qui sont à l’œuvre, dont plus de 85 % sont des ouvrier.es

On y compte seulement 16 % de femmes, soit une féminisation similaire à celle des grandes entreprises automobiles, dont ce n’est pas le seul point commun avec la logistique. D’ailleurs on y retrouve nombre d’anciens ouvriers victimes de la désindustrialisation, obligés de se reconvertir après des années dans la même boîte.

Autre particularité : l’intérim représente 24 % de la masse salariale en entrepôt, contre 3 % du salariat dans son ensemble. La précarité est endémique dans la logistique, les intérimaires servant de variable d’ajustement pour les patrons, en fonction de la charge de travail.

L’image héritée des années 1970 d’une classe ouvrière masculine largement représentée par l’ouvrier de l’automobile peut aujourd’hui être remplacée par celle du manutentionnaire intérimaire en entrepôt.

Le boom de la logistique – et des profits qui vont avec – ne sont pas dus qu’à la pandémie : il est, depuis des années, encouragé par l’État, qui veut développer ce secteur.

Conséquences sur les corps et la planète

Derrière le développement de ce secteur juteux se cachent des conditions de travail difficiles et une non-prise en compte de l’urgence écologique. Malgré les belles vidéos vantant le tout automatisé, la réalité est bien différente : seules 5 % des plateformes logistiques réalisent au moins une opération à partir d’un système entièrement automatisé ; 61 % d’entre elles déclarent réaliser l’ensemble de leurs opérations entièrement manuellement. La manutention représente donc la tâche centrale en entrepôt. Port de lourdes charges, répétition accrue des mouvements, usure du dos : autant de gestes favorisant l’apparition des troubles musculo-squelettiques  [1]. En entrepôt, après quelques mois de travail, tout le monde a mal quelque part.

Le nombre d’accident de travail est en passe de dépasser celui du BTP : chutes, écrasements ou impacts avec un engin... même s’ils sont plus rares, certains accidents de travail graves peuvent aussi être mortels  [2].

Quant à l’environnement, c’est aussi la cata ! Le transport se fait massivement par la route, et non par voies ferrées ou fluviales. La pollution qui en résulte augmentera au rythme de l’appétit patronal – Amazon affirme désormais qu’il veut généraliser la livraison en moins de vingt-quatre heures ! Chaque nouvel entrepôt construit, c’est autant d’espace naturel détruit qui aurait pu être utilisé pour une activité respectueuse de l’environnement : le total des entrepôts de plus de 5 000 m² équivaut à la superficie de la Seine-Saint-Denis ! Et bien souvent ces entrepôts sont à moitié vides, au gré des flux d’activité.

Le cariste est apparu à la faveur du mouvement des gilets jaunes comme une nouvelle figure emblématique de la classe ouvrière en Occident.
Photo : DR

Aménager le territoire au bénéfice du patronat

En effet, depuis plusieurs années, les gouvernements sont aux petits soins pour le patronat de la logistique. L’État s’est notamment employé à coordonner les collectivités locales pour favoriser l’installation d’entreprises logistiques  [3]. Telle municipalité réduira sa fiscalité pendant dix ans pour attirer une multinationale ; tel département bâtira des ronds-points pour faciliter le trafic des camions ; telle région financera la construction d’entrepôts avant même l’arrivée des entreprises qui vont les occuper. C’est la logique néolibérale, dans laquelle l’État ne laisse pas seulement libre cours au marché, mais l’organise activement.

Pour ce faire, il puise dans les « recommandations » qui lui sont soumises par une puissante association, mi-lobby, mi-syndicat : France Logistique, à laquelle adhèrent plusieurs poids lourds du secteur : Bolloré Logistics, Carrefour Supply Chain, La Poste, Cdiscount, Daher, Geodis, Relais Colis, ID Logistics… « Au cœur du dialogue avec les pouvoirs publics », comme elle le dit elle-même, France Logistique a été créée en janvier 2020 sous l’impulsion du gouvernement, et est présidée par Anne-Marie Idrac, une ancienne ministre de Sarkozy.

La bourgeoisie de ce secteur défend donc très bien ses intérêts. Du côté des salarié·es, les fédérations syndicales sont trop souvent calquées sur les conventions collectives (Activités postales, Transports, Commerce, etc.), ce qui éparpille l’organisation des travailleuses et travailleurs. Pour mieux s’opposer aux patrons, la construction de syndicats forts et combatifs passera nécessairement par un syndicalisme de branche, regroupant toutes et tous les salarié·es du secteur de la logistique. Les entreprises de logistique étant souvent concentrées dans les mêmes zones, et les intérimaires naviguant souvent de l’une à l’autre, le principe de « syndicat local de branche » prendrait ainsi tout son sens  [4].

Des luttes dans ces boîtes existent déjà, cependant elles restent encore trop isolées les unes des autres, alors qu’elles pourraient même être motif à convergences. Lors du mouvement des gilets jaunes par exemple, des tentatives de blocage des zones d’activité ont eu lieu, avec parfois l’appui des salarié·es des entrepôts.

L’enjeu est de taille : par leur masse salariale, par leur capacité bloquante dans l’économie, les travailleuses et travailleurs de ce secteur représentent un enjeu stratégique croissant dans le rapport de force face au capital. Leur organisation syndicale et politique est d’autant plus cruciale.

Simon (UCL Rennes) et Gab (UCL Chalon)

[1Les TMS touchent les articulations, les muscles et les tendons. Les conditions de travail en sont la première cause. Le mal de dos est un des TMS les plus fréquents.

[2« Les conditions de travail dans la logistique de l’hinterland », audition de David Gaborieau, sociologue du travail à l’université de Marne-la-Vallée, 24 octobre 2017.

[3Patrick Daher, Eric Hémar, « Pour une chaîne logistique plus compétitive, au service des entreprises et du développement durable  », 86 pages, septembre 2019. Eric Hémar est un patron dont le management a été mis en lumière par Envoyé spécial, Entrepôts, un univers impitoyable, France 2, 17 janvier 2021.

[4Lire à ce sujet « Stratégie : décloisonner les syndicats, unir les collectifs de travail », Alternative libertaire, mars 2021

 
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