Chiapas : Autonomie zapatiste : Emergence d’un pouvoir régional.

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En mars 2003, les zapatistes ont décidé d’impulser des « assemblées de bonne gouvernance » (par opposition à la mauvaise celle du pouvoir central mexicain), le rôle de ces assemblées est de coordonner les communes autonomes rebelles qui ont essaimé depuis dix ans au Chiapas dans les zones sous contrôle de l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN).

La constitution de communautés autonomes rebelles au Chiapas a constitué un tournant important dans l’histoire du zapatisme au Mexique.

Les communautés autonomes rebelles sont formées par des communautés indigènes d’une zone territoriale (montagne, forêt, etc.) après que chacune de ces communautés l’ait décidé en assemblée, en choisissant elles-mêmes leurs représentant(e)s pour le conseil municipal (président(e), vice-président(e), secrétaire et responsables de la justice, des affaires agraires, de la santé, de l’éducation et de l’état civil), lesquel(le)s forment à partir de leur nomination l’autorité de la commune. Ils/elles sont renouvelé(e)s tous les deux ans et peuvent être révoqué(e)s s’ils/elles ne respectent pas leur mandat.

Les assemblées de bonne gouvernance (ABG) assument des fonctions exclusives de gouvernement des municipalités en question en matière de justice, santé, éducation, logement, terre, alimentation, commerce, information, culture et contrôle des transports locaux, à l’échelle de chacune des cinq régions contrôlées par l’EZLN. Le but de ces assemblées est de coordonner les projets et de mutualiser les moyens des municipalités autonomes rebelles. Elles doivent ainsi permettre aux dites municipalités de faire face à leurs problèmes de structures et de fonctionnement.

Droit à l’autonomie

C’est dans un communiqué de juillet 2003 que l’EZLN a rendu publique l’existence de ces assemblées régionales et qu’elle a annoncé une offensive de la résistance qu’elle mène pour l’autonomie et contre la globalisation du capital. Concrètement, chaque assemblée est formée de délégué(e)s (un(e) ou deux) issu(e)s de communes autonomes rebelles. Les membres du Comité clandestin révolutionnaire indigène (CCRI) de l’EZLN n’y participent pas comme structure politique, même s’ils/elles s’efforcent de veiller à son bon fonctionnement afin d’éviter des actes de corruption, des injustices et autres déviations possibles. Ils/elles ne peuvent sièger dans les ABG que s’ils/elles démissionnent de leurs responsabilités dans le CCRI.

Il existe actuellement 9 assemblées de ce type dans les cinq régions autonomes contrôlées par les zapatistes. Les ABG jouent un rôle important pour corriger les déséquilibres entre municipalités autonomes rebelles et se poser comme médiation entre les communes zapatistes et non zapatistes. Excédents et profits issus de la commercialisation des productions doivent être reversés à l’assemblée qui en fait bénéficier les communes autonomes rebelles les moins favorisées. Les ABG sont dépositaires du label zapatiste pour les coopératives et autres projets qui se montent et font par ailleurs l’objet d’un impôt de 10 %.

En ce qui concerne les aides et concours extérieurs les ABG évaluent la situation des communes et les affectent là où cela est nécessaire. Elles forment un fonds de redistribution des excédents et des impôts. Elles jouent donc un rôle très important de coordination et de mutualisation à l’échelle régionale. Elles signifient que les peuples doivent construire leur autonomie à tous les niveaux. Un exemple qui peut être imité ailleurs.

Les ABG bénéficient du reste du soutien d’organisations indigènes d’origine différentes. C’est ce qu’a permis de démontrer le Forum de San Cristobal de las Casas qui s’est tenu du 14 au 16 août 2003 en présence de 75 organisations indigènes et non indigènes d’Oaxaca, du Guerrero, du Chiapas et d’ailleurs dans l’État mexicain. Cette expérience montre que l’autonomie collective ne peut venir que d’en-bas, qu’elle émane d’une communauté, d’une municipalité autonome ou d’une assemblée régionale. Elle constitue aujourd’hui une véritable conquête pour les opprimé(e)s. Ceux d’en haut, les représentant du pouvoir d’État ne reconnaissent quant à eux jamais ce droit à l’autonomie.

Attentisme du pouvoir central

Pour l’instant il n’y a pas de réaction hostile et déclarée de la part du gouvernement central mexicain face à cette autonomie de fait. Il ne veut y voir qu’une initiative de type privée et fait preuve d’indifférence. Il s’agit pourtant d’une initiative publique que l’EZLN a promue comme telle depuis juillet 2003.

Combien de temps le gouvernement affichera-t-il cette attitude face à ce qui peut devenir un néofoquisme (de foco, encerclement des villes par les campagnes, stratégie préconisée par les guérillas guévaristes dans les années 60 et 70). On peut penser que la collision avec les relations et intérêts de pouvoir se fera tôt ou tard.

Pour l’heure, les zapatistes s’appuient sur les Accords de San Andrès (qui reconnaissent le droit à l’autonomie pour les peuples indigènes), mais aussi sur la convention 169 de l’Organisation internationale du travail (OIT) qui donne également une base légale à cette autonomie de fait. On peut parler d’innovation zapatiste dans la mesure où ce projet d’autonomie en acte ne procède pas de la seule tradition séculaire indienne, mais aussi de la sociabilité et de l’ouverture sur l’extérieur qui bousculent les us et coutumes. Il existe une véritable recherche d’une articulation avec la société globale et un souci de dépasser la simple autonomie communale.

À travers cette expérience, les zapatistes s’efforcent de mettre en pratique leur projet de changer le monde sans prendre le pouvoir.

Y parviendront-ils/elles dans la durée ? Ce qui est certain c’est qu’une telle expérience n’aura pas d’avenir sans être portée par un mouvement social et culturel plus large. D’où l’importance d’accumuler des forces de tisser des liens avec tous et toutes les autres opprimé(e)s qui pensent qu’un autre monde est possible contre les pouvoirs oppresseurs.

CJ

NB : Cet article est inspiré d’une contribution très longue de Hector Díaz-Polanco, « Juntas de buen gobierno ¿Una etapa superior de la autonomía ? » parue dans le n° 18 de la Revista Convergencia socialista (septembre-octobre 2003, Mexico) et des informations qui nous ont été transmises par les camarades de la commissions Chiapas de la CGT espagnole.

 
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