Etats Unis : Du pays des néoconservateurs (2/2)

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L’article que nous publions ici fait suite à une première contribution parue dans notre édition d’octobre 2003. L’auteur qui vit aux États-Unis aborde ici les moyens mis en œuvre par l’administration américaine pour légitimer sa politique aux yeux de la population.

Dans la première partie parue en octobre 2003, j’ai tenté de décrire la politique de l’administration Bush pour ce qu’elle est. Contrairement aux idées reçues, la brutalité de la politique extérieure de Bush n’est pas une simple réaction excessive au 11 septembre mais relève d’une conception totalitaire du rôle des États-Unis dans le monde, germée depuis des années, et dont le 11 septembre a permis la mise en pratique. Mais le pendant intérieur de cette politique n’est pas moins effrayant et c’est l’essence même de la société américaine qui est en train d’être transformée en profondeur.

J’avais alors dû éluder la partie intitulée « L’ignorance, c’est la force » et avec elle la question cruciale : comment de telles mesures sont-elles politiquement tenables dans une démocratie ?

L’administration Bush n’a pas hésité à mentir de façon délibérée et systématique, tant à propos de l’Irak que pour vendre les baisses d’impôts pour les riches, et en toutes sortes d’occasions. Les mensonges caractérisés sont si nombreux qu’au moins cinq livres les documentant sont sortis cet automne. Cette colonne ne suffirait pas à en esquisser l’ampleur. Les justifications fallacieuses de l’invasion de l’Irak (l’invocation d’un rapport de l’Agence internationale de l’énergie atomique qui n’existait pas, d’un « nouveau » rapport des services britanniques qui n’est qu’une thèse datant de 1992, de l’achat d’uranium par l’Irak alors que la Maison-Blanche avait depuis des mois la preuve que cette information était bidonnée, etc.) vous en donne une idée. La question est « comment peuvent-ils faire passer ces énormités ? »

Propagande de guerre

Ces mensonges et falsifications ne passent bien sûr pas (tous) inaperçus. Mais les livres les documentant ne sont lus que par ceux et celles qui sont déjà convaincus. Quant à la presse, les grands quotidiens comme le New York Times et le Washington Post les rapportent dans une certaine mesure, mais ne touchent qu’un lectorat limité. En outre, les attaques de la presse « sérieuse » contre l’administration restent très mesurées. Je reviendrai sur les raisons de cette timidité. Mais le cœur du problème, c’est bien entendu la télévision.

La chaîne Fox News de Rupert Murdoch est la première chaîne d’information, devant CNN, qui tente désormais de faire du « Fox » pour combler son retard. Fox News, c’est la télé comme Goebbels l’aurait faite. À titre d’exemple, il ne s’est pas passé une journée pendant la guerre sans que Fox annonce fièrement « nous avons trouvé les armes de destructions massives ». Peu importe qu’il ne s’agisse que d’un tas de cartons, la chaîne ne prendra même pas la peine d’une mise au point.

Lorsque G. Bush annonce la fin des combats - sautant en parachute en tenue de l’Air Force sur un porte-avion pour faire une photo de propagande - il annonce également « nous avons trouvé les armes de destructions massives » (il parle des deux vans supposés être des laboratoires). Fox n’est que la voix de son maître.

Bien entendu, le fait qu’aucune arme prohibée n’ait été trouvée a été largement commenté et des comptes ont été demandés au gouvernement. Mais c’est l’impression qui compte. Aujourd’hui, 60 % des Américain(e)s pensent qu’au moins l’une des affirmations suivantes est exactes :
- des armes de destructions massives (ADM) ont été trouvées en Irak ;
- il y a des preuves des liens entre Saddam Hussein et le 11 septembre ;
- a majorité des pays étrangers soutenait la position américaine sur la guerre en Irak [1].

Un épisode révélateur des méthodes que cette administration est prête à employer est celui des lettres de soldats : le mois dernier, plusieurs journaux locaux (les seuls journaux qui touchent l’Américain(e) moyen(ne)) publient des lettres d’Irak de soldats « du terroir » rapportant les progrès de la coalition, la noblesse de leur mission et la reconnaissance de la population irakienne.

Tout à fait normal, jusqu’à ce qu’on découvre que les douze lettres, parus dans douze journaux différents et signées par douze soldats différents sont identiques ! [2] L’administration et l’armée espéraient sans doute que cela passe inaperçu, mais en tout état de cause, ils comptent sur l’effet initial malgré le bruit autour de cette affaire. Pas d’excuse, pas de regret. C’est d’ailleurs la stratégie générale : ne reculez devant rien, mais surtout n’admettez jamais vos erreurs.

Ainsi, alors que tous les grands journaux discutent l’ampleur des manipulations des renseignements qui ont été utilisés pour justifier l’invasion de l’Irak, Dick Cheney continue, imperturbable, à répéter que Saddam et Al Quaeda sont liés, qu’il y avait un programme nucléaire irakien avancé, etc. Il sait que son discours aura plus d’impact qu’un article modéré du New York Times. Et c’est bien là le nœud du problème : l’incroyable modération de la plupart des réactions. Les observateurs politiques américains ont l’habitude de donner le bénéfice du doute aux politiciens, et il est de mauvais goût dans ces cercles de suggérer que les buts profonds d’une politique n’ont presque rien à voir avec les buts annoncés.

Très tôt, la radicalité du discours de l’administration aurait dû effrayer. Par exemple, le leader des républicains au parlement, Tom DeLay, a dit clairement qu’il a « une vision biblique du monde » et qu’il entend faire avancer spécifiquement cette vision du monde. Entre autres, il s’oppose à ce que la théorie de l’évolution soit enseignée à l’école. Bien avant le 11 septembre, Richard Perle rejetait publiquement le « concept libéral de sécurité assurée par des lois et institutions internationales ».

Tandis que l’idée que les républicains pourraient utiliser le 11 septembre à des fins purement politiques était rejetée comme « antinationale » même par les démocrates, on a vu pendant la campagne 2002 des spots publicitaires républicains associant le sénateur démocrate Tom Daschle à Saddam Hussein. Les « think-tanks » [3] proches de l’administration, comme la fondation « Heritage » dont on peut dire qu’elle décide des grandes lignes de la politique économique de cette administration, ne se contentent pas de vouloir affaiblir les programmes de sécurité sociale, d’assurance chômage et de couverture maladie. L’existence même de ces programmes est en contradiction avec leurs principes.

Un pouvoir révolutionnaire

Mais les analystes n’ont pas voulu croire à la radicalité affichée par les néoconservateurs et ont systématiquement minimisé la portée de ce que l’administration pouvait annoncer ouvertement, sur l’air de « restons calmes ; il faut distinguer le discours de la réalité, ce ne peut pas être réellement ce qu’ils veulent faire ». Ce processus a été très bien décrit par H. Kissinger (quelle ironie !) en 1957 dans sa thèse de doctorat, A World restored, alors qu’il n’était qu’un étudiant en sciences politiques. Dans son introduction, il décrit les problèmes d’un système diplomatique stable lorsqu’il est confronté à « un pouvoir révolutionnaire », un pouvoir qui n’accepte pas la légitimité du système en place.

Il s’agissait d’un essai sur la France de Robespierre à Napoléon, et parallèlement de l’échec de la diplomatie face aux régimes totalitaires des années 1930, mais ce qu’il écrit s’adapte parfaitement à la façon dont les politiques modérés et les médias américains ont réagi à la radicalité de l’administration Bush [4] : « Leurrés par une période de stabilité qui a semblé permanente, ils trouvent impossible de prendre sérieusement l’assertion du pouvoir révolutionnaire selon laquelle il veut détruire le système en place. Ils traitent le pouvoir révolutionnaire comme si son discours était de protestation, comme s’il acceptait le système mais exagérait délibérément à des fins de négociations, et pourrait être apaisé par des concessions. Ceux qui crient au danger sont considérés comme alarmistes, ceux qui appellent à des concessions comme équilibrés et sains. Mais c’est l’essence même du pouvoir révolutionnaire d’avoir le courage de ses convictions, et de pousser ses principes jusqu’à leur ultime conclusion. »

Comme le dit l’éditorialiste du New York Times Paul Krugman, les journalistes américains ont beaucoup de mal à trouver le ton pour commenter un mensonge caractérisé. Ils ont du mal à admettre qu’une figure politique majeure ment délibérément. Le résultat, selon Krugman, est que si Bush disait que la terre est plate les gros titres le lendemain seraient « Forme de la Terre : les opinions diffèrent ».

Le fait est que ce qui s’applique à un gouvernement « normal » ne peut pas s’appliquer à ce « pouvoir révolutionnaire » au sens de Kissinger. Aussi, même quand les justifications avancées par l’administration sont clairement en total décalage avec la réalité de la mesure proposée, les commentateurs présentent au mieux un argument contraire, mais considèrent toujours que l’administration avance son argument de bonne foi, même quand l’argumentaire pour soutenir la mesure change toutes les semaines, comme ça a été le cas pour les baisses d’impôts et pour l’invasion de l’Irak. Il est très rare qu’un journaliste admette que, dans ces conditions, il doit y avoir un but caché, et qu’il s’interroge sur ce but.

La droite radicale à l’offensive

Outre l’autocensure de la presse, la droite radicale américaine n’hésite pas à pratiquer l’intimidation et une censure active. Par exemple, si la presse française a rapporté l’affaire Wilson et l’affaire de la fuite d’identité d’un agent de la CIA sous couverture, elle n’a pas toujours bien articulé les deux. J. Wilson, diplomate envoyé au Niger pour vérifier les rumeurs selon lesquelles l’Irak aurait acheté de l’uranium, revient avec un rapport transmis à la Maison-Blanche, montrant que toute l’affaire est basée sur des faux grossiers.

C’était en février 2002. Lorsque l’affaire de l’uranium du Niger refait son apparition dans le discours sur l’état de l’union de G. Bush en janvier 2003, Wilson écrit plusieurs éditoriaux pour mettre les choses au point, et déclenche une tempête sur les Bushies. Les représailles ne tardent pas : deux « senior officials » de la Maison-Blanche disent au journaliste R. Novak, qui publie, que Wilson a été envoyé sur recommandation de sa femme Valérie Palme, agent de la CIA spécialisée dans les armes de destruction massive et travaillant sous couverture.

Bien entendu, V. Palme est désormais une très jeune retraitée. Le fait que révéler le nom d’un agent sous couverture est une félonie n’arrête pas l’administration. Une enquête est en cours, mais c’est l’attorney general (ministre de la justice) John Ashcroft qui la supervise, ce qui veut dire qu’elle n’aboutira pas. Pour ne citer que quelques autres exemples, les lobbys de la droite radicale on réussi récemment plusieurs opérations de censure : la chaîne CBS a renoncé sous leur pression à diffuser le téléfilm sur la famille Reagan qu’elle avait programmé, même si le téléfilm présentait R. Reagan sous un jour très flatteur. En effet, que des erreurs de Reagan soient évoquées dans le téléfilm était inadmissible pour les troupes de choc de la droite.

Au Texas, la construction d’une clinique du planning familial a été arrêtée après 30 jours. La droite radicale texane s’est mobilisée, a fait pression sur les entrepreneurs en bâtiment, et en 30 jours, plus aucun fournisseur de béton à 100 km à la ronde d’Austin n’acceptait de fournir pour ce chantier. La construction, à ce jour, n’a pas repris [5].

L’élection présidentielle de novembre 2004 sera soit un grand soulagement et un retour à un semblant de démocratie « formelle » soit une victoire historique pour l’extrême droite, tout étant alors en place pour mettre en œuvre un programme qui changera profondément l’Amérique et le monde ; et pour le pire.

Frédéric

[1Sondage PIPA réalisé auprès de 9 611 personnes, 2 octobre 2003.

[2Par exemple, New York Times, 15 octobre 2003, « Fighting the War at Home ».

[3Littéralement « réservoirs de pensée » il s’agit en fait de clubs de pensée proches des principaux cercles du pouvoirs qui sont de véritables laboratoires idéologiques au service des classes dominantes.

[4Pour plus de détails sur cette interprétation, lire P. Krugman, The Great Unraveling, Norton&Co, 2003.

[5« Shock Troops of the Right Wing », Alternet.org, 7 novembre 2003.

 
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