Les Chroniques du travail aliéné : « Il faut bien faire sortir les frous-frous »

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Les Chroniques du travail aliéné par Aline-Torterat, médecin du travail


« Il faut bien faire sortir les frous-frous », Marie [1] , auxiliaire de vie en maison de retraite

Je travaille de nuit dans une maison de retraite de 20h à 7h du matin, avec une heure de pause. On est 3 pour 82 résidentes et résidents lorsque c’est complet. Je viens d’avoir un accident de travail que le directeur a contesté. Heureusement, j’avais ma collègue comme témoin. Ça s’est passé en tournant un vieillard atteint de la maladie d’Alzheimer. Il est très résistant, on le sait, c’est pour ça qu’on s’y met à deux. Il s’est agrippé à mon poignet droit et il a tiré si fort qu’il me l’a fait vriller. Ça m’a déclenché une grosse douleur dans tout le bras. Je ne l’ai pas déclaré le matin pensant que cela allait s’atténuer, mais pas du tout. J’ai refait une nuit et alors-là, la douleur devenait intenable. Le matin j’ai déclaré l’accident. Le directeur s’est mis en furie. Il a tout de même fait les papiers… et écrit sa contestation après. Mon médecin m’a arrêtée quinze jours. C’est terrible car je ne sais pas si la Sécurité sociale va rejeter ou non l’accident. En plus, je souffre encore un peu. C’est vraiment dur d’être traitée comme ça ! Le directeur nous considère mal, mais pas que nous !!

La nuit et presque toujours avant minuit, on a beaucoup de changes à faire. Un peu plus de 30. Avant on utilisait des protections de marque « Tena », bien épaisses qui duraient la nuit ; les Rolls de la protection ! Mais on vient de nous faire changer de marque. On a des « Artman » maintenant. C’est moins cher. Le directeur doit sans doute faire des économies pour mieux satisfaire les actionnaires de la chaîne qui exploite la maison de retraite. Ces couches-là, c’est simple, elles sont transparentes... et beaucoup plus difficiles à poser. Il faut toujours s’y mettre à deux parce qu’il faut rouler plusieurs fois la personne. Il faut bien enrouler le cordon qui serre pour étanchéifier au niveau du haut des cuisses, afin qu’il ne rentre pas dans la peau et après il faut emballer la protection dans un filet, sinon elle glisse. Et on roule toujours la personne. Il faut bien faire sortir les frous-frous du filet pour éviter les fuites entre les jambes. Et si on positionne mal cet emballage, il se met en string et tout passe dans le lit. À ce moment-là, quand on fait notre tour, on n’a plus qu’à changer le lit !

Il paraît qu’on est aussi censées faire des économies de draps. Finalement, je vois bien que le directeur doit faire des économies sur tout…Mais il pourrait quand même être poli avec nous.

[1Seul le prénom est modifié, le reste est authentique.

 
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