Entretien

Amjad Al-Jawhary (militant ouvrier irakien) : « Pour nous, l’intervention américaine n’est pas une libération »

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Alors que l’occupation états-unienne continue avec son cortège de tueries et d’humilations, pour le plus grand bénéfice du capitalisme international, et que les forces islamistes tentent de s’imposer, des militant(s) progressistes se battent en Irak. Nous avons rencontré l’un d’eux, Amjad Al-Jawhary, représentant en Amérique du Nord d’organisations ouvrières irakiennes.

Alternative libertaire : Peux-tu te présenter, expliquer à quelle organisation tu appartiens ?

Amjad Al-Jawhary : Je m’appelle Amjad Al-Jawhary. Je représente la Fédération des conseils ouvriers et des syndicats d’Irak ainsi que l’Union des chômeurs d’Irak [1] en Amérique du Nord. Nous avons commencé notre action l’an dernier, après la chute de Saddam. Après sa chute, comme tout le monde le sait, l’infrastructure du pays était très endommagée, ce qui a privé d’emploi des millions de personnes. Nous avons ressenti la nécessité de fonder une organisation qui représente les chômeurs en Irak. Au cours des deux premiers mois, nous avons accueilli 300 000 membres au sein de notre organisation, à travers tout le pays, du nord au sud. Nous avons organisé des manifestations à Bassorah, à Amarah, à Koutsk, à Nasseriah, à Bagdad, à Kirkouk. Plus tard, la direction de l’organisation à Bagdad a considéré que notre action ne pouvait pas continuer sans une solidarité internationale depuis l’étranger. C’est pourquoi nous avons créé un réseau international. Nous avons des représentants dans tous les pays où nous le pouvions. Je suis le représentant en Amérique du Nord, mais nous avons également des représentants en Suisse, en Allemagne, pas en France, mais en Angleterre, aux Pays-Bas, en Suède, en Finlande, en Australie, en Corée du sud, au Japon…

En Amérique du Nord, nous avons des relations avec le Parti travailliste (Labor Party) aux Etats-Unis, en particulier au Kansas. Nous avons d’excellentes relations avec la Coalition contre la pauvreté d’Ontario [2], au Canada, la Fédération des travailleurs (Federation of labor) en Ontario. Bien que ce ne soit pas un syndicat, nous avons aussi des relations avec Amnesty International à Toronto

Quand ces représentants se sont installés dans ces pays, quel a été l’accueil des syndicats ou des organisations de chômeurs locaux ?

Amjad Al-Jawhary : Je ne peux parler que de l’accueil en Amérique du Nord. Nous avons commencé par envoyer des e-mails pour informer de la situation des travailleurs et des chômeurs en Irak, et de nos actions. Nous avons envoyé ces informations aux syndicats, aux organisations de travailleurs. Nous avons eu des réactions très positives par rapport à notre description de la situation. Toutes ces organisations ont exprimé leur compréhension de la situation des travailleurs en Irak, et le fait est qu’elles étaient conscientes que les travailleurs en Irak ont souffert, non seulement aujourd’hui, mais depuis que Saddam est arrivé au pouvoir en 1968. Cette souffrance n’a jamais cessé depuis, même quand le régime de Saddam est tombé. Cependant à travers nos e-mails, elles se sont rendu compte que la situation des travailleurs ne faisait qu’empirer avec l’occupation, notamment à cause des licenciements massifs. Alors ces organisations nous ont fait part de leurs sentiments et nous ont demandé comment faire pour apporter une aide. La première chose, c’était d’être solidaires. Vous pouvez envoyer des lettres, vous pouvez mobiliser les travailleurs, vous pouvez parler à vos parlementaires, dans vos quartiers, à vos voisins, dans les écoles… Partout où vous le pouvez, parlez de la situation des travailleurs en Irak, faites connaître la situation. Car la situation des travailleurs en Irak n’a rien à voir avec ce que les Américains et les médias étrangers racontent.

Il n’y a pas seulement un problème entre les troupes américaines et ce que nous appelons l’Islam politique. Mais il y a une autre partie de la population qui souffre de cette guerre et qui n’a rien à voir avec cette guerre. Nous avons mis en évidence pour ces organisations que les travailleurs irakiens souffrent de ces combats et de ces morts. Il y a eu beaucoup de compréhension. Les organisations de travailleurs en Amérique du nord ont dit qu’elles comprenaient. Elles ont fait des réunions où nous sommes allés pour expliquer la situation des travailleurs en Irak.

Tu as mentionné le fait que pour les médias occidentaux, la situation en Irak se réduit à deux camps : les Américains d’un côté, les islamistes de l’autre. Quel jugement portes-tu sur ces deux camps ? Est-ce que tu les renvoies dos à dos ?

Amjad Al-Jawhary : La situation est la suivante. Il y a deux pôles : les Américains d’un côté et les islamistes radicaux de l’autre, ce que nous appelons l’Islam politique. Ils se combattent. Ils veulent prendre le dessus l’un sur l’autre. Les masses irakiennes, c’est-à-dire les travailleurs irakiens, ne veulent pas entrer dans ce jeu et ces combats. Ce sont les Irakiens qui sont blessés dans ces combats. Nous ne considérons aucun des deux camps comme ayant raison. Ces deux camps commettent des crimes contre l’humanité et des crimes contre le peuple irakien.

Pour nous, l’intervention américaine n’est pas une libération. Nous refusons de parler de libération. Il s’agit d’une invasion. Les Américains nous ont envahis : ils violent les droits de l’homme. C’est le premier point.

L’autre point, c’est que les islamistes politiques font exactement la même chose. Ils ne font strictement rien pour les Irakiens. Les islamistes politiques s’en prennent d’abord aux civils [3], ils font exploser les infrastructures civiles, ils tuent les enfants, les vieux, les femmes : ce sont les principales cibles dans cette guerre. Et les Américains répliquent à ce genre d’actions en tuant d’autres civils. J’étais en Irak en mai dernier. J’ai des photos de personnes tuées, de civils, de petits enfants. Des enfants se retrouvent au milieu du champ de bataille, entre les islamistes politiques et l’armée US. Ils sont touchés.

Je veux donner un exemple personnel, un enfant de 10 ans que je connaissais, qui était en train de fixer une antenne satellite sur un toit. Un sniper américain l’a abattu d’une balle dans la nuque et d’une autre dans la poitrine. Quand on a demandé ensuite pourquoi ils avaient fait ça, le tireur a dit qu’il croyait qu’il était en train d’installer une pièce d’artillerie ! Cette guerre est une guerre que le peuple irakien n’a pas voulue.

Quelle est la situation médicale sur place ?

Amjad Al-Jawhary : La situation médicale et sanitaire empire de jour en jour. Bien sûr, il y a des médicaments qui arrivent. Mais tout est détourné. Le ministère de la santé est contrôlé par un parti appelé Adawa, le parti du pouvoir islamiste. Nous avons découvert que des millions de dollars de médicaments ont été sortis en contrebande d’Irak ou revendus à des petits groupes.

Dans les hôpitaux, on ne trouve pas de matériel. Pour avoir un examen tel qu’une imagerie à résonance magnétique (IRM), il faut compter au moins 6 mois. C’est un délai très long. La plupart des instruments médicaux ont fait l’objet de trafics ou ont été pillés après l’occupation.

Quels que soient les médicaments dont vous avez besoin, leur prix est astronomique en comparaison de leur prix d’origine. Si vous allez à l’hôpital, vous payez une somme symbolique. Mais vous n’êtes pas soigné, on ne s’occupe pas de vous. Les médecins vous demandent d’aller à leur clinique privée où les factures sont beaucoup plus élevées. Les gens ne veulent plus aller à l’hôpital parce qu’ils savent qu’ils y seront mal soignés. Ils n’y vont que pour trouver le médecin qui les enverra ailleurs, dans une clinique où ils auront des soins. Pour les gens qui n’ont pas d’argent, c’est très dur. Du coup, les gens attendent que « ça passe », ou utilisent des remèdes « magiques » pour se soigner. C’est ça la réalité des gens qui n’ont pas les moyens de se faire soigner. Pour la moindre opération de chirurgie la plus bénigne, il faut sacrifier la moitié de votre salaire. Et c’est vraiment le minimum. Si vous avez une blessure, une coupure, c’est de la chirurgie très simple, mais ça va vous coûter une fortune.

Quelle est la position de l’Union des chômeurs sur la lutte armée ?

Amjad Al-Jawhary : Aujourd’hui, en Irak, il y a trois fronts. Le premier, c’est les troupes américaines et leurs alliés. Le second, c’est l’islam politique et ses alliés, par exemple des anciens du parti Baas (parti de Saddam Hussein, au pouvoir jusqu’en 2003). Le troisième front, c’est le front civil, c’est-à-dire tous les citoyens irakiens qui ne veulent pas de la guerre, les défenseurs de la liberté, ceux et celles qui sont à la fois contre l’occupation et contre l’islam politique.

Dans ce front civil, on retrouve le Parti communiste ouvrier d’Irak [4], l’Union des chômeurs, la Fédération des conseils ouvriers, l’Organisation pour la libertés des femmes en Irak [5], une organisation de défense des enfants… Ce sont les mouvements qui se mobilisent pour ce front civil.

Quand j’étais en Irak en août dernier, nous avons réussi à organiser un congrès pour réorganiser une société civile en Irak. Nous avons invité tous les groupes et individus en Irak qui condamnent les actes aussi bien des Américains que de l’islam politique et qui veulent restaurer une société civile, comme avant la chute de Saddam, avec des lois et une sécurité. Attention, nous ne disons pas qu’il y avait des lois et la sécurité sous Saddam. Mais nous voulons sortir ce pays du chaos. Nous voulons ramener la civilité, la stabilité et la sécurité dans le pays. Plus de 50 organisations (et individus) ont assisté à ce congrès, c’est-à-dire plus de 400 personnes. Il en est ressorti une déclaration finale condamnant les actes des Américains et de l’islam politique et toute politique conduisant à blesser des Irakiens.

Il y a donc ces trois fronts, et le nôtre, c’est ce front civil qui combat les deux autres. Nous ne voulons plus de tueries, c’est pourquoi nous combattons l’occupation et l’islam politique sur un plan social, dans la cité, dans les quartiers. C’est notre façon d’agir.

Le gouvernement, lui, attaque à droite et à gauche. Ca n’apporte aucune solution. La seule solution possible, c’est de s’organiser dans les quartiers pour empêcher ces gens de venir chez nous et combattre les Américains depuis nos maisons. Et nous réussissons. Nous avons établi un comité de quartier, avec les habitants qui veulent la sécurité et la stabilité. Nous avons décidé de défendre nos quartiers et d’empêcher les islamistes politiques, les soldats, tous ces gens-là y compris les Américains, de venir chez nous. Ainsi, ils ne peuvent pas transformer notre quartier en champ de bataille.

Le conseil de quartier a 30 à 40 gardes, formés militairement pour protéger le quartier 24h sur 24 pour empêcher les soldats d’occuper notre quartier. Nous sommes allés voir la police irakienne. Nous avons expliqué ce que nous comptions et faire, et qu’elle ne devait pas s’en mêler. Nous sommes aussi allé voir les Américains. Nous avons dit que nous ne quitterons pas notre quartier, et que nous empêcherons les islamistes de l’utiliser comme champ de bataille. Ils étaient suspicieux au début, mais finalement satisfaits.

Depuis que ce quartier est sous notre contrôle, il n’y a plus eu de combat à cet endroit, aucun tir, aucun blessé. Quelques semaines plus tard, le quartier d’à côté a demandé notre aide, et nous y avons établi un autre conseil de quartier. Ils font la même chose. C’est notre façon de travailler actuellement. On ne se bat pas. On ne tire pas. On fait du travail social. On ne veut plus de champ de bataille dans nos quartiers. On est en train de pousser les combattants hors de la ville.

Propos recueillis le 28-11-2004 en anglais par Laurent Scapin et Xav (AL Paris-Est)

Traduction Laurent Scapin

Pour plus d’information sur la situation en Irak et les mouvements de résistance sociale dans ce pays, voir le site de Solidarité Irak : www.solidariteirak.org.


Suite dans le prochain numéro avec l’interview de Houzan Mahmoud, de l’Organisation pour la liberté des femmes en Irak.

[2Ontario Coalition against Poverty (OCAP)

[3Civilians : à prendre au sens de personnes non combattantes, ni troupes d’invasion ni islamistes politiques.

 
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