Côte d’Ivoire : L’armée française doit lever le camp !

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Le capitalisme français a d’importants intérêts en Côte d’Ivoire. Et, quelle que soit la faction qui l’emporte au terme de la crise qui sévit depuis 2002, son allégeance à la Françafrique est quasi assurée, pour peu que l’Élysée manœuvre avec doigté. Pour sortir de la crise et éloigner le spectre de la purification ethnique, le peuple ivoirien n’a pas besoin de troupes d’occupation françaises, mais de l’émergence d’un mouvement populaire antiraciste et anti-impérialiste.

Dans la crise ivoirienne, Paris joue gros, tant au plan économique qu’au plan symbolique.

Au plan économique, il s’agit de sauvegarder les importants intérêts capitalistes français dans le pays (voir encadré ci-contre). Au plan symbolique, l’enjeu est de préserver ce qui reste de crédibilité à la Françafrique, ce système maffieux par lequel la classe dirigeante française a conservé des liens de vassalité avec les chefs d’État d’Afrique francophone.

Pour tenir ces objectifs, il y a trois impératifs :
- à court terme, sécuriser les intérêts français par le maintien des troupes d’occupation ;
- à moyen terme, chasser le président Gbagbo (ex-allié désormais « grillé » de la France) et le remplacer par un féal plus digne de confiance ;
- dans l’immédiat, faire approuver cette stratégie par les chefs d’État africains alliés, pour éviter de se faire taxer d’impérialisme.

Francophonie : la voix de son maître

Heureuse coïncidence, les 26 et 27 novembre se tenait à Ouagadougou (Burkina Faso), le Xe sommet de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), une des structures « relais » de la politique étrangère française.

Avec une belle unanimité, les 33 chefs d’État qui y participaient, dont Jacques Chirac - Laurent Gbagbo était absent -, y ont adopté une résolution spéciale sur la Côte d’Ivoire, condamnant « fermement les attaques meurtrières » de l’armée gouvernementale en zone rebelle, « y compris celles contre la force Licorne agissant sous mandat des Nations unies en faveur de la paix ».

Pas un mot sur les événements du 6 novembre à Abidjan, où l’armée française a ouvert le feu sans sommation sur une foule désarmée, tuant une soixantaine de manifestants et en blessant un millier d’autres [1]. Alors que l’opinion publique africaine a été très choquée par cette tuerie, et que la FIDH parle de saisir le Tribunal pénal international, l’OIF reste muette.

Un scénario colonial

Avec la bénédiction de la « famille africaine », l’Élysée va donc pouvoir poursuivre ses objectifs. Quelques jours après le sommet, interviewé par Radio France Internationale, le secrétaire général de l’OIF, le Sénégalais Abdou Diouf, rappelait que le retour à la paix en Côte d’Ivoire passait nécessairement par l’application des accords de Linas-Marcoussis [2] et la tenue de l’élection présidentielle d’octobre 2005.

Les troupes d’occupation françaises seraient donc maintenues jusqu’à l’élection présidentielle de 2005, à laquelle l’Élysée espère que Gbagbo sera battu et remplacé par un homme dévoué à Paris.

Ce scénario typiquement colonial repose cependant sur le pari d’un « retour au calme » bien improbable après la tuerie du 6 novembre à Abidjan. Après le 6 novembre, il n’y a aucune raison que la colère retombe. De toute évidence, les troupes françaises sont davantage un facteur d’instabilité et un danger pour la population ivoirienne. L’ingérence française interdit un retour à une paix durable, pour la simple et bonne raison que la révision de l’article 35 et l’élection présidentielle apparaîtront comme imposés par l’ancienne métropole. La présence militaire française ne peut que continuer à exciter la haine, et pour cette raison, l’opération Licorne doit prendre fin.

S’il faut faire respecter des accords de paix, que ce soit le fait d’une force issue de l’Union africaine (UA). Même s’il ne faut pas se faire d’illusions sur le désintéressement des États qui composent l’UA, l’idée d’une force d’interposition est moins insupportable que celle d’un conflit qui dégénère en épuration ethnique, telle que la prônent les Jeunes Patriotes, partisans de Gbagbo.

Faire le pari du mouvement populaire

Aucune combinaison politicienne ne garantira une paix durable en Côte d’Ivoire. Mais dans tous les cas, une des priorités est de sortir des passions nationalistes pour recentrer le débat politique sur les sujets économiques et sociaux, sur des problématiques de classe. En cela, la révision de l’article 35 est un objectif prioritaire. Est également indispensable l’émergence d’un mouvement populaire antiraciste et anticolonialiste, opposé au concept « d’ivoirité », aux délires xénophobes des Jeunes Patriotes, et aux magouilles de la France et des politiciens ivoiriens qui lui font allégeance. Un mouvement populaire luttant pour le retour au droit du sol, pour l’accès à une citoyenneté égale de tou(te)s les Ivoirien(ne)s et la remise en cause des privatisations qui ont placé l’essentiel des moyens de production ivoiriens entre les mains des Occidentaux.

Entre le nationalisme à la Gbagbo et la « pax franca », une autre voie est nécessaire.

Guillaume Davranche (AL Paris-Sud)


LES RAISONS ÉCONOMIQUES DE L’OPÉRATION LICORNE

Comme l’indiquait une récente note d’analyse du Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP, un centre de recherches belge), « les intérêts économiques français en Côte d’Ivoire justifient bien le prix d’une opération militaire aussi délicate et onéreuse que celle du détachement Licorne. » En effet, selon ce document, le coût de Licorne pour une durée de six semaines s’élevait, début 2004, à environ 50 millions d’euros. « À titre de comparaison, cette somme représente la totalité de l’aide au développement que Paris accorde annuellement au Niger. »

Le patronat de l’Hexagone pèse lourdement dans presque tous les secteurs rentables de l’économie ivoirienne, au travers de pas moins de 240 filiales et 600 entreprises à capital français présentes dans le pays. Parmi elles, quelques « poids lourds » du capitalisme français : Bouygues, Vinci, Total, Bolloré.

Le groupe Bouygues opère aussi bien dans le bâtiment et les travaux publics que dans la production électrique et l’assainissement. Le groupe français est actionnaire majoritaire de la Compagnie ivoirienne de l’électricité (CIE) et de la Compagnie ivoirienne de production électrique (Ciprel). Quant à la Société de distribution d’eau de Côte d’Ivoire (Sodeci), c’est une filiale de Bouygues.

Total, de son côté, possède 25 % de la Société ivoirienne de raffinage (SIR, hydrocarbures). Dans le secteur des transports, l’omnipotent groupe Bolloré a mis la main sur la quasi-totalité des activités portuaires et ferroviaires du pays, en achetant dans les années 1990 une part décisive du capital de la compagnie Sitarail. France Telecom est le premier actionnaire de Côte d’Ivoire Télécom et de la Société ivoirienne des mobiles (SIM). Pour finir, la Société Générale, le Crédit Lyonnais et BNP Paribas sont très présents dans le secteur bancaire.

Pour résumer ce tableau, le GRIP indique que « les entreprises françaises détiennent […] 27% du capital social des entreprises ivoiriennes ».


ORGANISATION DE L’OPPOSITION À L’OCCUPATION FRANÇAISE

Le mardi 23 novembre, un rassemblement était organisé devant le ministère de la Défense à Paris, pour le retrait des troupes françaises de Côte d’Ivoire. Aux militant(e)s d’extrême gauche (LCR, LO, AL) étaient venus se joindre de nombreux Ivoiriens (donc une partie de « patriotes » soutenant le régime Gbagbo). S’ils étaient enthousiastes aux slogans de retrait des troupes françaises, ils l’étaient moins lorsque les camarades qui ont pris la parole (Clément Garnier pour AL, Olivier Besancenot pour la LCR et Arlette Laguiller pour LO) et ont dénoncé le régime raciste de Laurent Gbagbo. Deux jours plus tard, la CNT, Survie et plusieurs associations africaines appelaient également à un rassemblement de protestation.

[1Selon l’enquête de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH).

[2Point crucial dans le texte de Marcoussis : la révision de l’article 35 de la Constitution, qui depuis 2000 dispose que le candidat à l’élection présidentielle « doit être ivoirien de père et de mère eux-mêmes ivoiriens ». Cet article 35, inspiré du droit du sang, est une des clefs de la guerre civile actuelle (lire Alternative libertaire n° 135). En vertu de la résolution 1572 du Conseil de sécurité de l’ONU, votée le 15 novembre, le régime de Gbagbo a jusqu’au 15 décembre pour entériner cette révision constitutionnelle, délai au-delà duquel seraient gelés les avoirs et restreints les déplacements des personnalités ivoiriennes « qui bloquent l’application concrète des accords de Marcoussis et d’Accra III ».

 
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