Espagne : la violence comme mécanisme de contrôle des femmes

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Le point de vue du secrétariat confédéral Femmes de la CGT espagnole (anarcho-syndicaliste).

Nous vivons dans une société patriarcale, capitaliste et militariste qui exerce de multiples formes de violence contre les êtres humains à des fins de domination, de contrôle et d’appropriation des personnes, des biens et des territoires.

Une des principales formes de violence est la violence de genre, c’est-à-dire de tout acte de violence qui s’exerce contre les femmes parce qu’elle sont des femmes.

C’est le crime passé sous silence le plus nombreux au monde. La violence contre les femmes et les petites filles a cours dans tous les secteurs de la société indépendamment de la classe, l’ethnie, la culture ou le pays.

La cause en est le système patriarcal, lequel fondé sur une relation de pouvoir exercé par les hommes sur les femmes, établit une relation de domination, de subordination ou, dans le meilleur des cas de paternalisme.

C’est la famille, qui constitue l’axe de la domination patriarcale en même temps que le matelas de la société capitaliste, qui favorise et provoque ces situations de violence. Comment est-il possible que dans le domaine de l’amour, cela puisse se passer ? Les autres institutions - Église, école, État - et les médias de communication poursuivent leur travail de modelage des mentalités et des corps pour que cet ordre établi et construit tout au long de l’histoire, avec ses droits, ses privilèges et ses injustices se perpétue et s’assume comme « naturel ».

Son objectif est de dominer, contrôler nos corps, notre liberté, notre identité et en définitive nos vies.

La violence sexiste adopte des formes très variées, des plus subtiles (paternalisme, discrimination) aux plus évidentes (agressions, mutilations, assassinats).

La violence contre les femmes commence dès la naissance avec la soumission au dictat de l’esthétique de l’image féminine, du paraître, elle continue avec l’appropriation des espaces publics par une partie des jeunes hommes, avec la réduction de la femme à son corps, et la constante manipulation, comparaison et quantification de cela, avec la discrimination sur le marché du travail - taux de chômage deux fois plus élevé, précarité, salaire moindre pour un travail de valeur égale, mépris pour le travail domestique et les soins portés aux autres… Et l’escalade continue avec les menaces et les agressions qui se terminent en assassinats. La réalité est celle-là et, en 2004 dans l’État espagnol, les chiffres ont pleuré au lieu de chanter.

En 2003, il y a eu 50 000 plaintes pour mauvais traitements - sachant qu’elles ne représentent que 5 à 10 % des faits de violence. Selon une grande enquête élaborée par l’Institut de la femme en 2000, il y a près de 2 millions de femmes maltraitées en Espagne.

La lutte et le travail du mouvement féministe, des personnes concernées directement et des femmes en général ont rendu visible et ont délégitimé aux yeux d’une bonne partie de l’opinion publique, la violence contre les femmes, au moins dans ses formes les plus extrêmes.

Face à cette situation le gouvernement a fait sien, avec certaines modifications, le texte élaboré par plusieurs associations de femmes qui s’est concrétisé en devenant le « Projet de loi organique des mesures de protection intégrale contre la violence de genre ». Ce projet de loi constitue indubitablement un pas en avant dans la lutte contre ces formes de violence mais présente aussi tout une série de manques.

S’il est bien certain qu’il a repris certaines revendications féministes et une partie du discours, il est non moins certain qu’il les a dépouillées de leur caractère révolutionnaire pour en faire quelque chose d’assimilable par le système.

Ainsi la presse et les politicien(ne)s ont joué un grand rôle en parlant de la violence, mais ils l’ont fait comme s’il s’agissait d’un cancer dans un corps sain. Ils diffusent l’idée que dans un société déjà égalitaire, il peut subsister des hommes violents qui résistent à cette nouvelle réalité.

D’autre part, les actions menées à bien, depuis les différentes institutions et qui ont eu une incidence sur le projet de loi, séparent les femmes maltraitées du reste des femmes et du reste de la société tant sur le plan symbolique qu’en réalité : c’est le cas avec les maisons d’accueil…

L’État a créé tout un corps d’expert(e)s, de juges, de policier(e)s pour qu’ils/elles s’occupent de ces femmes et a externalisé les services en les confiant à des ONG ou entités religieuses, qui ont toujours contribué à la soumission des femmes, et à des entreprises qui ne recherchent que le profit au détriment de la qualité de service.

Ce devrait être à l’État d’assumer directement tous les services d’assistance aux femmes victimes de violences en s’appuyant sur les associations de femmes qui ont une longue expérience dans la lutte contre la violence sexiste.

De même la loi devrait donner plus de place à l’action des voisins, des proches, des amis…, procurer un logement aux femmes maltraitées et seulement en cas d’urgence, les isoler de leur entourage dans des maisons d’accueil.

Nous sommes d’accord pour que la loi assure la protection des victimes de façon effective mais nous considérons que le durcissement des peines n’est pas le meilleur chemin pour l’obtenir, ni la solution pour éradiquer la violence machiste si enracinée dans les sociétés patriarcales, comme cela est également le cas pour la délinquance d’une façon plus générale.

La condition sine qua non pour son éradication est un changement de mentalités et pour cela une éducation à l’égalité est fondamentale. Ce thème devrait être intégré à la Loi intégrale contre la violence de genre de façon plus large et exhaustive. Il faudrait travailler cette question avec l’élève depuis l’enfance, dans tous les domaines et pour cela il faut dispenser une formation sérieuse et ne pas lésiner sur les moyens.

Des valeurs comme le dialogue, le respect, l’égalité et la non-discrimination de celles et ceux qui sont différents doivent être présents dans l’enseignement. Il doit en être de même pour les médias et tout particulièrement pour la télévision qui aujourd’hui véhiculent des valeurs contraires qu’il s’agisse des séries télévisées, du football, des revues pour adolescents…

Le partage équitable du travail rémunéré et non rémunéré, la valorisation de ces derniers, la non-discrimination dans l’accès et la promotion à l’emploi et un droit du travail qui protègerait toutes les travailleuses et tous les travailleurs contribueraient dans une bonne mesure à éradiquer la violence. Actuellement la tendance sur le marché du travail est à l’opposé : dérégulation, restriction des droits pour tous et toutes, utilisation des femmes comme main-d’œuvre à bas prix et flexible, tout ce qui entraîne la violence dans la sphère du travail - harcèlement, mauvaises conditions de travail, licenciements - et laisse les femmes dans une situation de grande vulnérabilité face à la violence et au milieu familial.

Le projet de loi doit insister davantage sur les groupes de femmes les plus vulnérables : femmes des milieux ruraux, sans-papiers, prostituées, femmes seules avec des enfants à leur charge, femmes handicapées, lesbiennes, bissexuelles et transexuelles.

Enfin nous attendons que le volet économique qui doit accompagner la loi soit conséquent, notamment en ce qui concerne le fonds alimentaire en substitution des pensions alimentaires impayées par les pères divorcés ou séparés.

Il est nécessaire que toutes et tous travaillent pour que ces aspects soient pris en compte au moment de légiférer contre la violence mais aussi pour faire avancer l’égalité entre hommes et femmes et que tous et toutes nous nous mettions à analyser de façon critique nos propres attitudes et nous interroger sur la façon dont nous tolérons la violence contre les femmes. S’il n’en est pas ainsi, ni ce projet de loi, ni même une variante de celui-ci ne permettront d’en finir avec cette plaie sociale.

Catalina Borrego Laso (secrétariat confédéral femmes de la CGT)

 
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