Pleins feux

Argumenter : contre le fantasme du grand remplacement




Après avoir gagné une place centrale au sein de l’extrême droite, le fantasme du « grand remplacement » infiltre une part de plus en plus large du paysage politique français. Pour démolir cette théorie, la vérité des chiffres est insuffisante. Il faut s’attaquer à sa racine idéologique : la division du monde en « races » incompatibles et rivales.

Pour le définir rapidement, le fantasme conspirationniste du «  grand remplacement  » prétend qu’un renversement démographique serait en cours en Europe, où les «  populations d’origine  » (comprendre blanches) seraient en passe de devenir minoritaires face à une immigration massive (principalement africaine ou arabe, et musulmane) organisée voire orchestrée par un «  pouvoir remplaciste  » dont l’identité fluctue au gré des théories.

Depuis plusieurs années, des démographes et journalistes ont démontré, chiffres à l’appui, l’inanité de cette théorie, avec une approche se voulant neutre et rationnelle  : non, la France ne croule pas sous un flux migratoire démesuré, et non, l’islam n’est pas en train de devenir la religion majoritaire dans le pays [1].

Cependant, batailler sur les statistiques démographiques et de l’immigration est à double tranchant. Certes, on peut démontrer les mensonges de l’extrême-droite. Mais on peut aussi se retrouver dans la posture inconfortable du politicien qui plaide que le «  seuil de tolérance  » n’est pas encore atteint  [2]. Or une double conviction nous anime. D’abord, qu’il n’y aura jamais «  trop  » d’immigrés, que les individus et les peuples doivent être libres de circuler et de vivre en paix où bon leur semble.

Ensuite, que ce qui se joue n’est pas un débat rationnel sur des chiffres, mais bien une opposition idéologique entre une vision raciste, individualiste et nationaliste du monde, et une vision solidaire, internationaliste et antiraciste.

Si l’incarnation moderne de la théorie est attribuée à l’écrivain Renaud Camus, le fantasme d’une submersion par des forces étrangères est un vieux thème à l’extrême droite. L’idée irriguait la pensée coloniale et, dans un texte de 1900, l’écrivain nationaliste Maurice Barrès alertait déjà sur «  l’envahissement de notre territoire et de notre sang par des éléments étrangers qui aspirent à soumettre les éléments nationaux  », évoquant une nation en déclin, un taux de natalité en berne, une immigration menaçante et des cultures radicalement incompatibles.

Au delà de la France, l’extrême droite internationale a aussi produit ses propres versions de ces théories. Dans son manifeste, le terroriste norvégien Anders Breivik évoquait par exemple «  Eurabia  », théorie selon laquelle un complot chercherait à fusionner l’Europe et les pays arabes et d’Afrique du Nord. Aux États-Unis on retrouve depuis la fin des années 1990 la théorie du White Genocide développée par des suprémacistes blancs.

Le «  grand remplacement  » n’est donc pas l’analyse fine et méthodique de la réalité qu’elle prétend être, mais bien l’énième incarnation des peurs et des haines des penseurs fascistes.

Déconstruire une vision du monde

Pour déconstruire cette théorie, il faut l’attaquer à sa racine  : l’idée d’une division de l’humanité en groupe raciaux profondément incompatibles. Si les défenseurs de cette théorie prétendent se fonder sur des différences culturelles, le «  grand remplacement  » repose en réalité sur l’idée de l’existence d’une race blanche supérieure aux autres qu’il faudrait défendre et dont il faudrait préserver la pureté face aux populations noires et arabes (pudiquement qualifiées d’extra-européennes par les lecteurs de Camus). L’hebdomadaire d’extrême droite Causeur illustrait par exemple il y a quelques mois sa une «  Souriez, vous êtes grand-remplacés  » par une photo de bébés à la peau sombre, aux cheveux crépus ou aux yeux bridés, bien trop jeunes pour que l’argument culturel soit entendable.

La théorie repose également sur une idée de guerre des civilisations, suivant laquelle les peuples ne pourraient vivre qu’en conflit. Cette vision d’une humanité vouée à une guerre sans fin de tous contre tous sert notamment d’argument pour justifier les discours islamophobes prétendant une incompatibilité insurmontable entre les pratiquants de l’islam et une supposée identité française vue comme immuable et uniforme.

Et à la clef, le complot juif

Un autre pan majeur du «  grand remplacement  » est l’idée d’un projet organisé, orchestré par des agents de l’ombre. Les thèses de Barrès étaient principalement antisémites, fantasmant un complot juif qui chercherait à détruire la nation française et à remplacer ses élites pour prendre le pouvoir. Renaud Camus a mis en retrait cette idée pour se concentrer sur le «  choc des civilisations  » avec la culture musulmane.
Dans cette version, les élites «  islamo-gauchistes  » sont vues comme les alliés (conscients ou non) de ce «  remplacement  », alors que les immigrés sont perçus à la fois comme de dangereux envahisseurs et comme les pions d’un complot qui les dépasse.

Néanmoins, cette évolution n’a pas entraîné de véritable rupture avec l’antisémitisme, et des personnalités juives comme Georges Soros ou Jacques Attali sont régulièrement citées comme de prétendus acteurs du complot remplaciste. On se souvient du slogan «  Jews will not replace us  » («  les Juifs ne nous remplaceront pas  ») lors du rassemblement néonazi de Charlottesville en 2017 aux Etats-unis.

Jouant sur les peurs et les affects les plus profonds et violents de la pensée réactionnaire, la théorie du «  grand remplacement  » et ses différentes incarnations sont un élément récurrent dans les parcours idéologiques des terroristes d’extrême droite ces dernières années. Les tueurs des attentats d’El Paso, de Christchurch, de Pittsburgh et d’Oslo ont notamment tous cité ces théories comme justifications de leurs actes, le tueur de Christchurch nommant même son manifeste The Great Replacement.

Devant le nombre de passages à l’acte meurtriers que cette théorie à déjà causés, on ne peut qu’être extrêmement inquiets de la voir reprise par de plus en plus d’acteurs de la vie politique. La théorie est devenue un objet de débat acceptable à droite, mais aussi dans la partie la plus droitière de la gauche française : Arnaud Montebourg a estimé en octobre qu’elle «  correspond à un certain nombre de phénomènes  ».

Quand ils sont trop en vue pour inciter directement à la violence, les tenants de la théorie appellent généralement à la «  remigration  », néologisme d’extrême droite désignant la déportation des populations migrantes, voire des Françaises et Français et non blancs ! Sous ces termes lisses et administratifs se cache un agenda raciste et déportationnaire.

N. Bartosek (UCL Haute-Savoie)

[1À titre d’exemple  : «  Le fantasme du “grand remplacement” démographique  », Le Monde, 23 janvier 2014 ; «  Que répondre à votre beau-frère qui croit au “grand remplacement”  ?  », L’Obs, 9 janvier 2018 ; «  Le grand méchant remplacement  », Les Détricoteuses/Médiapart, 1er février 2017.

[2Dans une interview de décembre 1989, le président Mitterrand estimait que le «  seuil de tolérance  » des Français à l’égard des étrangers avait «  été atteint dans les années 1970  ».

 
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