Syndicalisme

Ferroviaire : Basta de la « trêve de noël », rendez-vous le 28 décembre

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Alors que l’Unsa-Ferroviaire est tombée dans le piège de la « pause », il faut au contraire ne pas laisser retomber la pression. L’appel de la CGT-Cheminots et de SUD-Rail à une journée d’action interprofessionnelle le 28 décembre est donc bienvenu. Dans le rail, le mouvement tient bon, mais il faut dissiper la désagréable impression d’une « grève par procuration ».

Après l’échec de la « grève intermittente » de 2018, plusieurs conflits spontanés, tout au long de l’année, avaient témoigné d’un climat social toujours électrique dans le rail. Ça n’a pas raté : le mouvement de décembre fera date. Pour renforcer sa dimension interprofessionnelle, ne ratons pas la date du 28 décembre !

À la SNCF comme ailleurs, le coup d’envoi du 5 décembre était très attendu ! Deux mois qu’on fourbissait les armes. Tout avait commencé le 13 septembre, avec la grève massive de la RATP pour défendre son régime spécial de retraite. Forts du succès enregistré (85 % de grévistes), plusieurs syndicats de la régie (Unsa, FO, Solidaires) ont appelé à la grève reconductible à partir du 5 décembre. La date n’a pas tardé à devenir un point de ralliement pour toute l’opposition à la réforme des retraites.

La CFDT piégée par son propre appel à la grève

Quelques jours plus tard, le congrès fédéral de SUD-Rail  [1] a en effet plébiscité un appel à la grève à la même date. L’Unsa-Ferroviaire et FO s’y sont également ralliées. La CGT, elle, tant à la RATP qu’à la SNCF, a traîné les pieds. Puis a fini par s’aligner à son tour… même si, pendant la phase préparatoire, la direction de la CGT-Cheminots restera plutôt focalisée sur la négociation de la future convention collective du secteur ferroviaire. Quant à la CFDT, elle négociait en solo pour que la contre-réforme – qu’elle approuve – ne s’applique qu’aux futur·es embauché·es. C’est poussée par sa base chez les agents de conduite (l’ex-Fgaac) qu’elle a finalement appelé à la grève reconductible… mais en s’adressant davantage au gouvernement qu’aux cheminots, sur l’air de « retenez-moi où je fais un malheur ! » Matignon ne daignant même pas lui répondre, elle a dû se résigner à maintenir son préavis. Pour autant, elle sera quasi absente des AG et des manifs.

A Paris, le 17 décembre.
cc Patrice Leclerc/Photothèque du mouvement social

Tous les syndicats donnant rendez-vous le 5, il restait à convaincre que seule une grève durable permettrait une réelle confrontation. Très active, la fédération SUD-Rail, a imposé l’idée de grève reconductible, ce qu’elle n’avait pu obtenir en 2018  [2], quand la stratégie de grèves « saute-­mouton » avait conduit à un cuisant échec  [3]. La CGT a accepté le principe de la reconductible. Et l’Unsa de son côté, bien que sa culture soit fort éloignée du syndicalisme de lutte, a sensibilisé l’encadrement, qui est son fonds de commerce et qui pèse de plus en plus lourd à la SNCF.

Une suite d’escarmouches avant l’explosion

Sur le terrain, avant le 5 décembre, il n’y avait rien de gagné. Après plusieurs échecs lors des conflits de 2003, 2007, 2016 et 2018, la pugnacité des corporations les plus offensives de la SNCF – les agents de conduite notamment – en a pris un coup. Et la mise en place des comités sociaux et économiques a réduit de 80 % le nombre d’élu·es, affaiblissant le maillage syndical sur le terrain.

Il y avait cependant de bons indices d’une conflictualité latente : l’exercice massif du droit de retrait après l’accident en Champagne-Ardennes mi-octobre  [4], les grèves sauvages dans les centres de maintenance de TGV, ou encore la mobilisation contre la fermeture des guichets ou la suppression des agents de quais. La rançon de restructurations incessantes, d’un management agressif, du manque d’effectifs et de la dégradation des conditions de travail.

Gymnastique de la lutte

Toutes ces bagarres ont contribué à un climat combatif de bon augure... mais elles ont aussi touché les salarié·es en lutte au porte-monnaie : dans certaines régions, les roulants ont subi des retenues de salaires abusives – jusqu’à 5 jours ! – suite à leur droit de retrait. Cela n’allait-il pas nuire à un grand mouvement d’ensemble ? Le 5 décembre a prouvé le contraire.

Enfin, au bout de deux mois de préparation, le 5 décembre est arrivé. Et On n’a pas été déçu, avec un débrayage massif : 60 % de grévistes, 85 % des agent·es de conduite. Des taux qu’on a retrouvés le 17 décembre, avec une mobilisation exceptionnelle des cadres. Entre les deux, le taux a été moindre, notamment dans l’encadrement, mais est resté très majoritaire chez les roulants. Des milliers de cheminotes et de cheminots, réunis dans leurs assemblées générales, ont reconduit la grève partout, à la quasi-unanimité. Et les débats en AG ont bien montré qu’ils et elles n’étaient pas tombés dans le piège corporatiste d’une défense de leur seul régime spécial mais étaient bien ancrés dans une lutte d’ensemble, interprofessionnelle.

Dès le 5 décembre des milliers de cheminotes et de cheminots, dans leurs AG (ici en gare de Nantes) ont reconduit le mouvement.
cc Martial/UCL Angers

Des AG pour décider, pas seulement pour applaudir

D’ailleurs, un peu partout, les AG de la SNCF – où l’Unsa n’a eu qu’une timide présence, et que la CFDT a fuies – ont été le lieu de rendez-vous de tous les secteurs en lutte (enseignant·es, gilets jaunes, étudiant·es, diverses boîtes du privé…). En retour, les cheminot·es et d’autres ont été renforcer les piquets de grève, les actions de blocage, et ont pu participer à d’autres AG d’entreprises ou inter-luttes. Sur certains sites, des comités de grève, soit spécifiquement cheminots, soit interpro, ont organisé l’action avec une utilité réelle... dès lors qu’ils reflétaient les décisions des grévistes.

Du côté de l’auto-organisation de la lutte, il faut cependant pointer une faiblesse qu’on ob­serve trop souvent : dans plusieurs endroits, les AG de che­minot·es ont pu davantage ressembler à des meetings syndicaux ou à des tribunes pour les autres secteurs qu’à des lieux où les grévistes s’expriment réellement et conduisent leur mouvement. Or notre force, c’est l’enracinement de la grève, des AG décisionnaires, le soutien de la population et une dynamique interprofessionnelle.

A Paris, le 17 décembre.
cc Patrice Leclerc/Photothèque du mouvement social

Or, toute cette vigueur, toute cette détermination, n’ont pas empêché les cheminot·es de constater qu’en-dehors de la RATP, la reconduction de la grève dans les autres entreprises était très limitée. Et que l’on retombait dans le schéma classique des « temps forts », avec une trêve de noël de facto, quand l’intersyndicale nationale a annoncé, le 19 décembre, que pour le temps fort suivant il faudrait attendre le… 9 janvier ! L’Unsa-ferroviaire a approuvé cette « pause ».

Pour ne pas laisser retomber la pression, les fédérations CGT et SUD-Rail ont du coup appelé elles-mêmes à une journée ­d’action interpro le samedi 28 décembre. Le meilleur moyen de se retrouver nombreux dans la rue, et d’endiguer le sentiment de « grève par procuration » que pourraient, de nouveau, ressentir les salarié·es des transports.

Des cheminotes et cheminots de l’UCL

[1« Ferroviaire : SUD-Rail en ordre de bataille », Alternative libertaire, octobre 2019.

[2« SNCF : C’est ça la riposte ? », sur le blog Le Rail déchaîné, 1er mars 2018.

[3« SNCF : la grève intermittente, une machine à perdre », Alternative libertaire, juillet-août 2018.

 
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