Pleins feux

Retraites : Décembre 2019, une grève historique

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Décembre 2019 entre d’ores et déjà dans l’histoire du mouvement social. La grève reconductible, particulièrement forte à la SNCF et à la RATP, soutenue massivement par la population, est revenue sur le devant de la scène. De nombreux autres secteurs ont également enregistré des chiffres de grévistes importants également sur certaines journées. Et, fin décembre, un seul mot d’ordre  : « Pas de trêve de Noël ».

Dès le 5 décembre, la grève a été massive. Largement majoritaire, elle a affecté voire arrêté les transports en commun dans plusieurs villes, en particulier en région parisienne, ainsi que le trafic SNCF. De nombreuses écoles et autres services publics ont été fermés. Mais les transports et l’éducation n’ont pas été les seuls secteurs touchés par la grève.

Ce sont des centaines de milliers de travailleurs et de travailleuses qui ont croisé les bras. Pour beaucoup, c’était une première grève, la première fois qu’ils et elles di¬saient stop. La contre-réforme des retraites a été le catalyseur de la colère contre tous les reculs sociaux de ces dernières années.

Manifestation du 5/12/19

Reconduire la grève

A la SNCF et à la RATP, les équipes syndicales avaient fait le boulot. Depuis plus de deux mois, elles tournaient dans les dépôts et dans les ateliers pour expliquer la contre-réforme, pour démonter les mensonges du gouvernement et surtout pour expliquer qu’une seule journée de grève ne suffirait pas, que le mouvement, pour être victorieux, devrait durer.

C’est grâce à ce travail de fond, et à la combativité formidable des grévistes, que la grève a pu s’ancrer dans un temps long. Dans l’Éducation natio¬nale, si les chiffres de grève ont été exceptionnels le 5 décembre, ils ont chuté le 6, et encore plus la semaine suivante. Suite à cela, il y avait toujours beaucoup de grévistes les jours de « temps forts » du mouvement, mais très peu de bahuts étaient en grève reconductible.

Dans l’énergie, on a pu voir des coupures de courant opérées par des agent·es mobilisé·es régulièrement, et plusieurs raffineries ont été à l’arrêt. Dans le secteur de la culture, de l’agro-alimentaire ou encore dans la fonction publique territoriale, des mobilisations ont eu lieu également.

Jamais le soutien de la population à cette grève n’a été démenti. Il a même augmenté, malgré la propagande gouvernemen¬tale qui s’est étalée à longueur de journées à la télé et dans les journaux. Les travailleuses et les travailleurs, du privé comme du public, sont opposé·es à la contre-réforme gouvernementale, car tout le monde a bien compris qu’elle servait à baisser les retraites et à engraisser les fonds de pension privés.

La grève a été le sujet central du mois de décembre 2019. En plus de la pression qu’elle met sur le gouvernement et sur les actionnaires, car elle leur fait perdre de l’argent, elle permet aussi de remettre au centre des préoccupations la question de la répartition des richesses, la question des inégalités sociales, la question de l’exploitation au travail.

Des manifestations massives ont également eu lieu, avec par exemple 1,5 million de personnes dans la rue de 5 décembre, et 1,8 millions le 17 décembre, selon la CGT. Elles ont été largement médiatisées, ce qui a aussi permis de montrer le soutien massif que ce mouvement a rencontré.

Soutenir la grève

Le syndicalisme réformiste en déroute

Ceux qu’on appelle les « syndicats réformistes », c’est à dire en fait les syndicats qui accompagnent la destruction de nos conquis sociaux, ont été mis en déroute. Alors que le gouvernement a même réussi à se mettre à dos la CFDT, celle-ci a enfin appelé à se mobiliser le 17 décembre. Mais dans la rue, ses rangs étaient clairsemés. Très rapidement après, et sans avoir rien obtenu, elle a appelé à une trêve pour Noël. La CFDT-Cheminots s’y est opposée, poussée par une base qui comptait bien passer Noël sur les piquets. L’Unsa a aussi appelé à une trêve, avec le même résultat : l’Unsa-RATP l’a refusée. En vérité, le mouvement de grève était trop dur, les grévistes étaient trop déterminé·es, pour se laisser avoir.

Des difficultés réelles à généraliser la grève

C’est un constat : la grève reconductible ne s’est pas généralisée. Les taux de grévistes ont été élevés lors des temps forts du mouvement, le 5 décembre, le 10 décembre et le 17 décembre, mais les secteurs qui reconduisaient la grève sont restés la SNCF et la RATP, et dans quelques départements l’Éducation nationale. Ceci doit nous interroger. La faiblesse de nos outils syndicaux est au centre des causes. Non seulement de nombreuses équipes syndicales sont aujourd’hui peu dynamiques et peu politisées, mais des secteurs entiers sont des déserts syndicaux.

Dans ces conditions, s’il a été possible de réaliser ponctuellement de belles journées de grève, les pratiques qui permettent de la reconduire n’étaient pas là. Se parler, se compter, faire des AG, communiquer : autant de choses qui ne sont plus des automatismes dans la plupart des collectifs de travail, et qui font qu’une journée de grève peut retomber comme un soufflet. Les difficultés à généraliser concrètement la grève au-delà des discours de façade posent la question de l’auto-organisation et des pratiques qui l’accompagnent.

Ce qui a manqué, aussi, ce sont sans doute des revendications sectorielles mieux construites et mieux mises en avant. La question des retraites a cristallisé les colères, mais dans quelle boîtes le lien a-t-il été fait avec les difficultés du secteur  ? Avec les horaires, avec les conditions de travail, avec les salaires ? Articuler les revendications, c’est permettre de faire un lien entre le présent et le futur, entre le quotidien qui fatigue et le système qui exploite.

La retraite à poing - 5/12/19

Une solidarité interprofessionnelle

Le mouvement de décembre 2019, par son ampleur et sa durée, demeure cependant un mouvement social historique.

Il aura forcément modifié en profondeur l’état d’esprit de centaines de milliers de travailleuses et de travailleurs, leur montrant que l’on peut dire stop à son patron, stop aux régressions sociales. Leur montrant même qu’une autre société est possible, libérée de l’exploitation.

Ce mouvement aura aussi reconstruit des solidarités ouvrières. Ces solidarités qui sont détruites par l’organisation du travail, par les pratiques de sous-traitance, de division des travailleurs et des travailleuses. Cette solidarité, qu’on a vue s’exprimer sur les piquets, s’exprimer dans les manifs, s’exprimer sur les réseaux sociaux aussi, c’est dans la lutte qu’elle se renouvelle. Ces liens resteront pour les luttes futures. Mais il faudra les entretenir. Et dès début janvier, continuer le combat.

Adèle (UCL Pantin)

 
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