Anthropologie

Lire : Bertho, « Le temps des émeutes »

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« Manifestation violente et spontanée résultant d’une émotion collective » voila la définition du dictionnaire pour ce mot « émeute ». Cette définition ne nous en explique pas les mécanismes complexes. Alain Bertho en dissèque les données qu’il a recueillies.

L’émeute n’est pas seulement un événement contemporain. Elle n’est pas non plus une mode passagère. Des émeutes paysannes et autres jacqueries du XVIe au XVIIIe siècle jusqu’aux révoltes ouvrières des deux derniers siècles, l’émeute est une constante de l’histoire. Néanmoins sur les 20 dernières années, le nombre d’émeutes augmente ou du moins celles ci acquièrent une plus grande visibilité grâce à l’émergence des nouvelles technologies des médias (Youtube, Dailymotion, Tuddu le Youtube chinois). L’augmentation du nombre d’émeutes s’accompagne d’un mutisme sur leurs origines et revendications. En quelque sorte, une violence aveugle aurait remplacé l’émeute à caractère politique du mouvement ouvrier.

Dans son livre, Alain Bertho recense un grand nombre d’émeutes pour divers motifs, de la mort d’un jeune dans un quartier, jusqu’aux émeutes à caractère racial comme à Anderlecht ou à Alchorchon (banlieue de Madrid). Deux de ces événements sortent du lot par le niveau élevé de violence et leur durée : les émeutes dites « des banlieues » en 2005 suite à la mort de deux jeunes, Zyed et Bouna, à Clichy-sous-Bois et qui se sont propagées à de nombreuses cités en France ; et en Grèce en 2008 où le pays prend feu suite à l’assassinat d’Alexandros Grigoropoulos par la police. La différence des réactions dans les deux pays tend à démontrer que, pour la Grèce, rien n’entrave la solidarité entre étudiants et jeunes de banlieue, au contraire de la France et d’autres pays européens ou les deux catégories de jeunesse sont divisées.

De même, à travers le monde, les émeutes se multiplient comme celles de la faim le long de l’année 2008, qui sont des émeutes contre les diverses spéculations financières sur le cours des matières premières. En Chine, des émeutes rassemblent parfois des villes entières contre la corruption et que l’état chinois n’arrive pas à taire. Et que penser des émeutes insurrectionnelles de Redeyef, Sidi Ifni, Oaxaca, Tacna ? Le silence pèse sur tous ces événements que l’on classe facilement comme des violences aveugles ou qui ne sont même pas commentées. On les fait devenir invisibles, muettes et apolitiques.

Il est difficile au premier abord de trouver un dénominateur commun à toutes ces émeutes à travers le monde. Pourtant il en existe un et il est révélateur d’un message politique fort. L’ennemi commun de toutes ces émeutes est l’Etat, et plus spécifiquement la fonction de l’Etat au sein de la politique moderne. La plupart du temps les émeutiers sont jeunes, ils sont nés dans une génération qui n’a pour ainsi dire aucun avenir, ce qui est aggravé encore plus par la crise actuelle. Et les émeutiers n’hésitent pas à mettre leurs vies en danger dans une lutte perdue d’avance.

« La politique moderne est morte . » En finissant sur ce constat , A. Bertho énonce un fait. Comme le dit si bien un jeune de banlieue en 2006 sur les politiques « ils sont les bergers d’eux même ». La rupture entre la jeunesse et l’espace politique et social de l’état est profonde et irrémédiable. L’émeute n’est pas une politique, c’est juste une absence criante de politique, elle est un désir de politique. Mais une politique en dehors de l’espace étatique.

Bastien Déjacque (AL Marseille)

  • Alain Bertho, Le temps des émeutes, Bayard Centurion , 2009 , 271 p, 18€
 
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