Lire : Despentes : « King Kong théorie »

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Dans son essai autobiographique, Virginie Despentes traite de façon percutante du viol, de la prostitution et de la pornographie. Malgré quelques passages qui font tiquer, ce livre secoue les idées reçues. Stimulant.

« Je ne suis pas furieuse contre moi de ne pas avoir osé en tuer un. Je suis furieuse contre une société qui m’a éduquée sans jamais m’appendre à blesser un homme s’il m’écarte les cuisses de force alors que cette même société m’a inculqué l’idée que c’était un crime dont je ne devais pas me remettre. » Après Baise-moi, Teen Spirit, Les Jolies Choses ou encore Les Chiennes savantes, Virginie Despentes nous laisse sans voix avec son dernier essai, autobiographique, King Kong Théorie. Dans un style foudroyant elle donne un récit intime et militant de la manière dont elle est « devenue Virginie Despentes ». Féministe inspirée par Angela Davis, Gail Pheterson ou Judith Butler, elle attaque les stéréotypes sur le viol, la prostitution et la pornographie, en analysant les rapports de genre et la mise en scène qui les construit.

Victime d’un viol à l’âge de 16 ans, Despentes dénonce la violence qui accompagne la domination masculine. En s’appuyant sur les écrits de Camille Paglia qui « est sans doute la plus controversée des féministes américaines », elle nous amène à envisager « l’après viol » d’une manière inattendue : « Paglia nous permettait de nous imaginer en guerrières, non plus responsables personnellement de ce qu’elles avaient bien cherché, mais victimes ordinaires de ce qu’il faut s’attendre à endurer si on est femme et qu’on veut s’aventurer à l’extérieur. Elle était la première à sortir le viol du cauchemar absolu […]. Elle en faisait une circonstance politique, quelque chose qu’on devait apprendre à encaisser […] il ne s’agissait plus de nier, ni de succomber, il s’agissait de faire avec. »

Monopole des hommes sur la violence

Au chapitre « Porno sorcières », Despentes déconstruit ce que représente la pornographie dans la société. En dénonçant le monopole des hommes sur la violence, elle veut prendre en compte le point de vue de certaines hardeuses. Non sans un certain goût pour la provocation, la coréalisatrice (avec Coralie Trinh Thi) du film Baise-moi interroge : « Pourquoi le porno est-il l’apanage des hommes ? Pourquoi, alors que le X en tant qu’industrie a trente ans, en sont-ils les principaux bénéficiaires économiques ? La réponse est la même dans tous les domaines : le pouvoir et l’argent sont dévalorisés pour les femmes. Ils ne doivent s’obtenir et s’exercer qu’à travers la cooptation masculine ; sois choisie comme conjointe et tu profiteras des avantages de ton partenaire. »

Mais c’est lorsqu’elle aborde le chapitre de la prostitution que la critique de Virginie Despentes devient approximative, et moins convaincante. Se basant sur son expérience d’ancienne prostituée occasionnelle, elle dénonce la victimisation des prostituées et la moralisation du débat autour de la prostitution et de son institutionnalisation. Selon elle, « ce qui gêne la morale dans le sexe tarifé n’est pas que la femme n’y trouve pas de plaisir, mais bien qu’elle s’éloigne du foyer et gagne son propre argent. » Sans donner d’estimation chiffrée, l’auteure explique que la grande majorité des prostituées ne pratiqueraient cette activité que de manière occasionnelle, pour arrondir leurs fins de mois. Soit. Si certaines femmes exercent librement des activités de prostitution, choisissent le commerce du sexe plutôt que le travail salarié, il n’y a rien à y redire, les femmes doivent pouvoir choisir ce qu’elles veulent faire de leur corps. Le hic c’est qu’il n’existe pas d’estimation chiffrée sur la proportion de prostitué-e-s qui, en France, travaillent librement ou sont exploité-e-s par un réseau de proxénétisme. Or, au-delà du débat moral sur le commerce du sexe, ce qui est effroyable dans la prostitution c’est bien l’exploitation, la violence, les assassinats.

Désaccord donc, sur ce point. Mais il aurait été étonnant qu’un livre aussi iconoclaste, aussi violemment dérangeant, ne suscite pas des réticences sur certains de ses aspects. Cela ne diminue pas la jubilation qu’on a à lire les pages féroces de ce livre qui réveille, enrage, dévaste, heurte, fait rire, rassure, effraie, désacralise, déconstruit et ouvre les yeux. Parce que le féminisme n’est pas une cause secondaire, « de luxe »…

Claire (Paris)

- Virginie Despentes, King Kong théorie, Grasset, 2006, 160 pages, 13,90 euros.

 
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