Matinik : Pour parler d’autogestion, c’est le moment

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Ecosystème fragile, relations sociales marquées par l’histoire et enjeu du tourisme dans l’économie de la Matinik : difficile de concilier emploi, justice sociale, et équilibre naturel sans imaginer une toute autre société.

Jeudi 26 novembre, 7 heures du matin, nous sommes en délégation au golf des Trois-Ilets pour faire part d’un certain nombre de revendications concernant l’industrie hôtelière dans l’île : effets de la crise sur l’hôtellerie, prise en compte des chômeurs du secteur, et propositions de gestion.

Nous étions un bon groupe CDMT [1], organisation bien implantée dans ce secteur de l’hôtellerie. Vers 9 heures, le cortège auquel s’était joint une cinquantaine de personnes de la CGTM [2] et de Sud s’est ébranlé depuis le golf. Direction la Pointe-du-Bout, le Saint-Trop martiniquais, à 4 km de là.

La situation de l’hôtellerie dans l’île ? L’impact de la crise qui touche mondialement le tourisme. Les principaux concurrents des Antilles françaises, Saint-Domingue ou Porto Rico, sont eux aussi touchés. Et d’un point de vue bourgeois, les « élites » commerçantes n’ont jamais fait beaucoup d’efforts : ainsi les voyageurs étrangers qui arrivent par bateau à Fort de France le week-end, ont la surprise de trouver une ville morte, où tous les magasins sont fermés !

La rude montée et le cagnard étirent de plus en plus le défilé de tee-shirts rouges et de bakwas (les chapeaux traditionnels des coupeurs de canne). Philippe PC [3], drapeau en main et tracts dans l’autre, les distribue aux automobilistes. Nous sommes serrés de près par quelques gendarmes et deux motards. Surveillance et circulation, rien de plus. Chemin faisant on discute autogestion et Scop [4]. Philippe nous rejoint dans la descente : « si tu veux parler d’autogestion, ça va être maintenant… » me dit-il.

Nou ka géré sa nou mêm !

A l’entrée de la Pointe du Bout, je me colle à la banderole de tête et lâche : « Autogestion généralisée ! ». Ça marche : tout le monde reprend. Philippe en remet une couche en creyol : si les patrons n’y arrivent pas « nou ka géré sa nou mêm ! » Et en cadence. Arrivés dans le hall du premier hôtel et talonnés par les télés – LCI, RFO – on demande à voir tout le personnel. Tandis que les touristes se planquent, Félix, un camarade, harangue le personnel de l’hôtel. Et le scenario se répète ailleurs.

Nous sommes désormais flanqués de presqu’autant de flics que de caméras (enfin j’exagère).

Dernière station - un ensemble hôtelier à l’abandon mais toujours objet de spéculations. Il aurait bien pu servir à faire du logement social qui manque cruellement ici. Mais les maîtres des lieux ont préféré démolir jusqu’à rendre l’endroit inhabitable. Alfred [5] a fait un vrai discours anarchiste, invitant à gérer les choses par nous-mêmes. Philippe nous explique ensuite les prochains rendez-vous : les camarades nous invitent samedi à l’hôtel Marouba, grand luxe, piscines. Je comprends que c’est gratuit. Militer au Marouba avec petits fours, on ne va pas se plaindre.

Mais moins marrant, l’hôtellerie se casse la gueule ici. Un projet autogestionnaire, genre Scop, est délicat à monter dans le cadre d’un tourisme qui est conçu dans une perspective capitaliste.

La Martinique est une petite île de 1100 km², alors chaque geste compte. Déverser son huile de vidange dans une rivière revient à priver des gens d’eau potable pendant des jours. Couler d’immenses dalles de béton dans les mangroves pour y établir des supermarchés ou des hôtels détruit la faune, la flore ... et l’habitat !

La critique de l’industrie hôtelière doit donc se faire en tenant compte des retombées sur l’environnement, du risque de reproduire le schéma économique colonial (monocultures, tourisme) ne tenant pas compte de l’intérêt des populations. Donc, toute évocation du principe d’autogestion doit être guidée par l’idée de préservation, de valorisation de la nature, dans un souci écologique et pédagogique. Est-il alors encore raisonnable d’entretenir l’aberration qu’est devenue l’industrie hôtelière capitaliste ?

Nemo (AL Matinik)

[1Centrale Démocratique Martiniquaise des Travailleurs

[2Confédération Générale du Travail de la Martinique, premier syndicat de Martinique

[3Philippe Pierre-Charles, secrétaire de la CDMT, président du K5F (collectif du 5 février - guadeloupéen).

[4acronyme de société coopérative ouvrière de production.

[5Alfred est un camarade postier de l’Alliance. A ne pas confondre avec le Président !

 
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