Offensive réactionnaire sur un passé colonial bien présent

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L’année 2005 restera comme celle du grand retour des questions coloniales sur le devant de la scène médiatique et politique, comme si la réalité des questions soulevées – domination, exploitation des peuples – n’avait cessé d’exister.

De la loi du 23 février 2005 sur les rapatrié(e)s (des ex-colonies), en passant par la commémoration au grand jour de stèles à la mémoire de l’OAS (organisation de l’armée secrète, mouvement terroriste des partisans de l’Algérie française) et des bourreaux de la guerre d’Algérie et par la mise en place de “l’état d’urgence”, déterrement de la loi d’exception du 3 avril 1955 (initialement appliquée entre 1955 et 1962 du temps de la guerre d’Algérie, puis en 1984-1985 en Nouvelle-Calédonie, pour mater la rébellion indépendantiste du peuple kanak) les références et les liens assumés avec le colonialisme sont là. Et ils sont révélateurs – de façon inquiétante – des rapports de forces actuels.

Derrière une pseudo volonté de parler de l’ensemble du passé colonial, le véritable enjeu est bien pour une partie de la droite la réhabilitation d’une colonisation pleinement assumée. Loin de rappeler que le système colonial est fondé sur la domination et le pillage des peuples colonisés, cette droite entend marquer fortement une société qui n’a que très à la marge fait un travail d’analyse et de réflexion sur une occultation massive des réalités coloniales parfois proche de l’amnésie.

Amnésie pas innocente quand on analyse le paradoxe de situation entre les motivations, les réalités du colonialisme et le républicanisme officiel. Liberté pour les Blancs, égalité des colons, fraternité des patrons, avec un petit saupoudrage de congrégations religieuses prête à convertir les "indigènes". Ces paradoxes ont servi de levier aux peuples pour se libérer du colonialisme, même si les mises en place et les prises de pouvoir d’"élites anciennement colonisées", nouvelles bourgeoisies liées aux ex-colonisateurs, ont conduit à des politiques dont les intérêts n’ont rien à voir avec ceux des populations.

Ainsi il est bon de rappeler que dans le cas du système colonial français, la domination s’est appuyée sur une justification “ civilisatrice ”, qui n’est en fait qu’un placebo raciste apposé à une entreprise d’exploitation économique, d’assujettissement des peuples fondé sur une situation d’exception légale permanente.

Retour sur la loi de février

Le débat s’est particulièrement focalisé sur un article d’une loi, qui est déjà en elle-même un héritage du colonialisme, et principalement sur la question de l’enseignement de l’histoire. Ceci est lié au fait que la médiatisation de cet article 4 est d’abord due à l’action d’historien(ne)s qui dès le mois de mars 2005 ont lancé une pétition intitulée “Colonisation : non à l’enseignement d’une histoire officielle” avec quelques échos (cf. Alternative libertaire, mai 2005 n° 140), et ce, bien avant fin novembre et la tardive tentative d’abrogation parlementaire.

La question aurait pu en rester à une pétition médiatique, à une résistance active du milieu enseignant et à une démarche politicienne à l’assemblée. Mais cette droite décomplexée, qui cherche à nous assommer et à briser toutes velléités de résistance, se permet d’énoncer par son héraut du moment un nettoyage au Kärcher contre la pauvreté et les traces de décennies de politiques antisociales. S’il est évident que ces déclarations ne sont qu’un des multiples éléments qui permettent de comprendre les soulèvements de novembre, le dépoussiérage d’un racisme d’État jusque-là assumé classiquement par l’extrême droite est inquiétant. De la polygamie aux “youyou” en passant par cette sacro-sainte intégration, fille de l’assimilation coloniale, nous venons de vivre un mois d’escalade presque peu croyable il y a encore quelques années.

Il serait trop simple de croire qu’il ne s’agisse que d’une “lepénisation des esprits”, même si la surenchère à l’extrême droite est forte et que la lutte antiraciste est éclatée et peu présente dans l’action de la plupart des organisations syndicales et politiques. Il s’agit bien d’un ancrage raciste fort, lié au passif colonial, que cette droite remet au goût du jour “sans excès de repentance” (sic !).

Pourtant une cinglante gifle est venue refroidir les ardeurs réactionnaires du roitelet de Neuilly, obligé de reporter son passage aux Antilles, où la mobilisation a dépassé les réseaux des indépendantistes et de l’extrême gauche, et a clairement porté sur la vision et l’action colonialiste du gouvernement.

S’il convient de continuer notre lutte quotidienne contre les racismes de tout genre, contre les rafles actuelles qui visent les sans-papiers, nous devons aussi pousser à une réflexion plus approfondie sur le passé colonial d’une société qui véhicule encore beaucoup d’imaginaires nauséabonds et qui n’a que très peu dépassé le stade de l’autosatisfecit.

Pierre Laviec (AL Paris-Est)


<titre|titre=L’article 4 de la loi du 23 février 2005>

« Les programmes de recherche universitaire accordent à l’histoire de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, la place qu’elle mérite. »

« Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit. »

« La coopération permettant la mise en relation des sources orales et écrites disponibles en France et à l’étranger est encouragée. »

 
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