Dossier CPE : La crise de régime s’approfondit

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La lutte des classes, ça éclabousse ! Les institutions bourgeoises ressortent discréditées de ces douze semaines de lutte. Dans les médias, une expression n’est plus taboue : la « crise du régime », qui préoccupe les classes dirigeantes, et qui peut ouvrir un espace pour la critique libertaire de l’État.

Cela fait vingt ans que le régime de démocratie délégative souffre d’une importante désaffection populaire. Le principal symptôme en était jusqu’ici un taux d’abstention aux élections remarquablement haut (40% en moyenne) et stable [1]. Mais ces cinq dernières années, plusieurs événements ont rendu plus voyant encore le divorce latent entre le peuple et “ ses ” institutions. À tel point que, y compris au-delà des cercles libertaires, le phénomène a fait débat, notamment dans les milieux dirigeants qui redoutent cette perte d’adhésion au régime.

Le choc psychologique de l’élection présidentielle de 2002 a ouvert une brèche spectaculaire en mettant au jour la fragilité d’un régime bipolaire fondé sur l’alternance de deux partis analogues et interchangeables (le PS et l’UMP). Le sentiment s’est installé que tout ce beau monde est acquis au capitalisme et aux mêmes valeurs, et qu’il n’y a pas grand chose à en espérer. Dès lors, la question de la réalité démocratique du régime est posée.

Cette plaie douloureuse s’est rouverte en 2005 à l’occasion de la campagne contre la Constitution européenne, qui a littéralement opposé les classes dirigeantes (avec pour porte-parole la coalition UMP-PS-UDF-Verts-Medef- CFDT-médias) à la majorité de la population. Le mouvement du printemps 2006 constitue le dernier élément en date de cette crise de légitimité en entraînant un surcroît de rancœur contre un système qui non seulement gouverne sans le peuple, mais, de plus en plus, contre le peuple.

Fraîcheur de la "démocratie de la rue"

Face à la démocratie des actionnaires chère au Medef, à la démocratie des fabricants d’opinion, ces douze semaines de lutte ont permis l’expression d’une “démocratie de la rue”. En combinant un temps long de mobilisation et un fort appui dans l’opinion publique, la contestation a pris une allure de “référendum en mouvement” par la participation massive dans les manifestations - et moins, malheureusement, dans les grèves. Face à une société bloquée par ses capitalistes arrogants, il y a eu une grande fraîcheur dans ce mouvement et particulièrement au sein de la jeunesse.

Cette aspiration à écrire un autre avenir, un autre possible, contenue implicitement dans cette “démocratie de la rue” se heurte cependant à des limites. Elle ne porte pas encore un projet de transformation de la société, et cela lui fait stratégiquement défaut. C’est en somme un contre-pouvoir auquel il manque des perspectives politiques.

Et des perspectives bidon, un certain nombre d’opportunistes vont s’ingénier à en vendre ! On va nous expliquer que ce n’est qu’une crise du “chiraquisme”, ou que la Ve République est essoufflée. Or, c’est bien davantage.

Cette crise de régime qui perdure depuis plusieurs années n’est pas une simple crise de gouvernement. Si c’était le cas, virer Jacques Chirac au profit de Ségolène Royal suffirait à la résoudre. Mais il y a peu de chance que remplacer un admirateur de Margaret Thatcher par une disciple de Tony Blair change grand-chose à la lutte des classes ! Les alternances sans enjeu à l’Élysée sont justement une des raisons du discrédit des institutions.

Une nouvelle baudruche : "la VIe République"

Elle ne correspond pas non plus à un simple dysfonctionnement institutionnel. Si c’était le cas, il faudrait écouter Arnaud Montebourg (PS) et François Bayrou (UDF), qui ne cessent de faire du vent autour de leur lubie d’une “VIe République”. Il faudrait avec eux se poser des questions aussi cruciales que “le Parlement doit-il contrôler plus ou moins le gouvernement ?”, “Faut-il renforcer ou non les pouvoirs du président ?” ou encore “Faut-il abolir le Sénat ?”, etc. Évidemment il s’agit là davantage de juridisme que de politique !

En réalité, cette crise de régime n’est que la répercussion sur les institutions républicaines d’une crise sociale qui n’en finit pas. En France, l’État a au fil des révolutions, en 1789, en 1830, en 1848, en 1871, dû concéder l’égalité civile, pour mieux refuser l’égalité sociale. “L’égalité civile peut-être, l’égalité sociale jamais” : c’est le fondement de l’État républicain, c’est sa devise. Mais sans égalité sociale, l’égalité civile n’est qu’une chimère. La distorsion entre la vertu républicaine affichée (l’égalité civile) et l’implacable réalité (l’inégalité sociale) devient ingérable. Jadis le réformisme à la Jaurès a prétendu que le “progrès”, en amenant l’égalité sociale, donnerait une réalité à l’égalité civile. Or aujourd’hui, l’objectif de l’égalité sociale est ouvertement abandonné par les réformistes, qui n’ont même plus rien de réformiste !

Pourtant, le mythe républicain est tenace. Les slogans électoraux s’y réfèrent invariablement : “La France pour tous” de Jacques Chirac en 1995, est devenue en 2006 pour François Hollande “La République pour tous”. Et dans une certaine “gauche de la gauche”, de celle qui gravite autour d’Attac et de la Fondation Copernic ces dernières années, les efforts de rénovation du réformisme sans remise en cause du capitalisme n’ont conduit, faute de projet alternatif, qu’à se tourner de nouveau vers la vieille idole au bonnet phrygien.

Faire le lien avec la critique du capitalisme

Quelle peut être l’attitude des révolutionnaires dans ce contexte, si ce n’est d’expliquer la nature de cette crise de régime, et de travailler à l’approfondir ? Expliquer que sans démocratie réelle, pas d’égalité sociale possible. Et que le capitalisme est incompatible à la fois avec la démocratie et avec l’égalité sociale. Que porter des politicien(ne)s au pouvoir tous les cinq ans, ce n’est pas cela la démocratie. Que la rotation de ces politicien(ne)s dans les institutions républicaines a pour résultat premier de faire croire que les choses changent, alors que rien ne change. Le capitalisme est toujours là. Les classes dirigeantes sont inamovibles.

Notre problématique est de faire progresser dans les consciences le lien entre auto-organisation (aujourd’hui) et auto-émancipation (demain) car, pour l’instant, cette idée demeure le fait d’une minorité révolutionnaire. Et même au sein de cette minorité, il y a un évident désarmement idéologique. Sans même parler de la “gauche de la gauche” évoquée plus haut, l’extrême gauche léniniste va dès l’an prochain mettre sous le tapis toute critique radicale des institutions républicaines pour participer au ballet des candidats à l’élection présidentielle. Comment tenir le discours que l’alternative est dans la “démocratie de la rue”, tout en participant à des institutions discréditées qui en sont l’antithèse ? Lutte ouvrière, si timorée devant les actions coup-de-poing des jeunes mobilisé(e)s ces deux derniers mois [2], invitera les travailleur(se)s à mettre un bien inutile bulletin dans l’urne. La LCR, plus en phase avec le mouvement, s’en détachera pour prétendre le “représenter” à l’Assemblée nationale, et dissertera sur la nécessité pour ce faire d’élections à la proportionnelle [3].

Il y a là, qu’on le veuille ou non, un double discours. Pour le mouvement libertaire, la période est particulièrement favorable pour articuler la critique du capitalisme et la critique de ces institutions faussement démocratiques. Face à un pouvoir affaibli, une Assemblée nationale ringardisée, des appareils politiciens discrédités, il y a de l’espace pour mettre en œuvre une autre approche de la politique. Imposer des choix de classe, par des luttes victorieuses en faisant vivre un autre rapport au politique, en valorisant cette “démocratie de la rue”, voilà bien des possibles qui s’ouvrent.

Guillaume Davranche (AL Paris-Sud), Thierry Renard (AL Transcom), Édith Soboul (secrétariat fédéral d’AL)

[1Au-delà même de l’abstention, et se combinant avec elle, c’est aussi la pratique massive du vote utilitaire, contre un parti, un programme, mais pas par adhésion à un projet ou à un candidat.

[2Voir à ce sujet le tabloïd daté du 3 avril par LO : "Les actions « radicales » servent-elles le mouvement ?"

[3Voir à ce sujet le projet de Manifeste de la LCR, et notamment le chapitre 7 sur la réforme des institutions de la République.

 
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