Recomposition : droite et extrême droite à l’assaut des villes

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Dans plusieurs pays d’Europe, l’extrême droite progresse. Pourtant, elle n’est nulle part en mesure de prendre le pouvoir par elle-même. Elle est tributaire d’alliances avec la droite conservatrice. Parallèlement, les fascistes plus classiques n’ont pas disparu, ils se sont juste adaptés, plus localistes, teintés de social, empruntant parfois aux pratiques des révolutionnaires. Analyse des recompositions à droite.

La crise capitaliste que nous vivons aujourd’hui crée cette situation paradoxale où la pénurie est partout – logement, soins médicaux, biens de consommation, etc. – et côtoie partout le gaspillage. Ainsi, à côté des millions de mal-logés, de sans-logis, il y a des millions de logements vides. On préfère jeter les biens de consommation que se résigner à les donner.

Une partie du mouvement fasciste tente de se refaire une santé en reprenant un discours social, centré sur une logique communautariste localiste. Leur propos est clair : puisqu’il y a pénurie, ne partageons qu’entre gens du coin (et de la bonne couleur). Tout l’enjeu pour eux est de montrer qu’ils sont de meilleurs gestionnaires de la catastrophe que les pouvoirs en place. C’est le pendant local de la rhétorique socialisante des « gros partis » d’extrême droite. Et les deux avancent main dans la main. Quelques pistes pour comprendre la stratégie des extrêmes droites aujourd’hui.

[*Fin de la séparation post résistance*]

Les récentes élections présidentielles ont été un pari gagné pour le FN de Marine Le Pen. La question qui reste a résoudre, c’est celle des alliances. Sans la rupture du « Front républicain », le FN est condamné à la figuration. Et ce n’est pas son score élevé à l’élection qui lui épargnera : la période qui suit 2002 n’a pas été la période la plus faste de ce parti, et s’est achevée par la (relative) déroute de 2007.

Les déclarations tonitruantes des leaders de la droite ne trompent personne : s’ils dénoncent les alliances avec le FN, ils ne l’ont pas toujours fait [1], et ils peuvent retourner leurs vestes une fois de plus, comme le montrent les déclarations de cadres UMP de la droite populaire poussés par leur base militante.

Or, le véritable obstacle à l’alliance entre les héritiers du RPR, ou ceux de Démocratie libérale [2], et le FN, c’est de moins en moins le souvenir de la résistance gaulliste (sauf pour une frange qui s’affaiblit) et de plus en plus la question de l’alliance au centre. Et le pôle magnétique du centre en France, c’est le pouvoir, donc la gauche en ce moment.

[*Rendez-vous en 2014*]

L’inconnue reste donc les municipales de 2014. Premier scrutin après deux ans de (probable) gouvernement de gauche austéritaire. À cette occasion, le risque de voir des listes d’alliance droite-FN l’emporter n’est pas négligeable, et avec lui l’arrivée du FN à la gestion municipale. Or, si le FN a la capacité de rassembler un nombre considérable de suffrages, il ne dispose pas de l’appareil militant pour en tirer réellement profit : pour les dernières cantonales, de nombreux candidats estampillés FN n’ont pas fait campagne, sinon sur internet.

Développer son appareil est donc vital pour ce parti. Dans cette logique, les élections municipales sont la perspective numéro un chez les frontistes. Avoir des élus locaux, administrer ou co-administrer des communes, voilà qui donnerait au FN l’assise locale qui lui manque : c’est tout le sens de la tentative frontiste de « conquête » d’Hénin-Beaumont : la mise en place d’un « frontisme municipal », implanté dans le tissu associatif, participant à gérer les demandes de logements sociaux.

[*Rat de mairie, rat de rue*]

Quand la façade « responsable » avance, c’est tout le monde qui en profite, pour reprendre l’idéologue des débuts du FN, François Duprat. Ainsi le Front, aux manettes de mairies aurait sûrement du travail de terrain à confier à des jeunes fafs motivés pour la baston.

C’est ce que montre l’exemple des identitaires niçois, qui ont décidé de soutenir Le Pen dans une ville où ils sont pourtant bien implantés dans la rue, et qui vote traditionnellement très à droite... Les identitaires le savent bien, rien de tel que la complaisance des autorités municipales pour s’implanter. Ils suivent en cela (avec pour l’instant moins de succès) la voie de leurs idoles, les Italiens de Casa Pound.

[*L’exemple italien*]

Casa Pound est un immeuble hébergeant un squat fasciste ouvert à Rome dans le quartier central et populaire de l’Esquilino en 2003. Cette occupation a pour but le logement des militants, mais elle est en même temps la base du mouvement.

D’autres occupations auront lieu copiant les centres sociaux issus de la gauche extraparlementaire. Elle a aujourd’hui fait des émules, au point que quelques dizaines de groupes s’en réclament, sous l’appellation Casa Pound Italie (CPI). Elle essaime dans de nombreuses villes, ouvrant des lieux (occupés ou non) et acquérant une visibilité politique. Très présente dans le Nord, surtout dans des régions traditionnellement à droite, comme Vérone, elle est également présente dans le Sud comme à Catane et à Naples.

Leur stratégie : reprendre les thématiques de l’autonomie et manier une rhétorique sociale pseudo-anticapitaliste. Par exemple, ils crient haut et fort leur refus de l’usure (prêts avec intérêts) et revendiquent une sorte de crédit public afin de favoriser l’accès à la propriété des familles italiennes « de souche » (sans toucher à la propriété privée).

Ils tentent aussi de former une véritable communauté et sociabilité fascisante, en créant bars, salles et groupes de musique, équipes de sports, bibliothèques, etc. Dans cette même veine « social-communautaire » on a pu voir les militants de CPI organiser des « équipes de secours » après le tremblement de terre à Aquila.

Aujourd’hui, bien qu’il soit assez difficile de chiffrer les effectifs de ces groupes et de leurs satellites (comme le petit syndicat étudiant et lycéen Blocco Studentesco), plus d’un millier de personnes au moins semblent graviter autour d’eux [3]. Casa Pound a aussi annoncé sa volonté de présenter des listes aux prochaines élections municipales à Rome.

Ils constituent clairement un modèle à suivre pour les néofascistes, et reçoivent à ce titre la visite régulière de leurs homologues européens.

Pour les combattre, il s’agit d’occuper le terrain social, de faire fleurir des centaines de collectifs luttant pour nos besoins sociaux. Comme l’écrivait récemment Paul Mattick Junior : « Les millions de nouveaux sans abris, […] risquent de s’intéresser aux logements vides récemment saisis, aux biens de consommation invendables et aux stocks de nourriture accumulés par l’État, et d’y trouver tout ce dont ils ont besoin pour survivre. En outre, le fait de s’emparer et d’utiliser des logements, de la nourriture et d’autres objets, en enfreignant les règles d’un système économique fondé sur l’échange de biens contre de l’argent, implique en soi un mode d’existence sociale radicalement nouveau. » [4] . Bref, il s’agit de s’organiser, non pas pour racler et gérer à la marge les quelques miettes qui tombent de la table des puissants, mais pour tout prendre, et le partager entre toutes et tous.

Nico (AL Marseille)

[1Le 11 septembre 1983, lors d’élections municipales partielles à Dreux, la liste du RPR Jean Hieaux alliée à celle du leader du FN Jean-Pierre Stirbois l’emporte. Jacques Chirac, président du RPR, déclare a ce sujet, le 18 septembre suivant : « Je n’aurais pas du tout été gêné de voter pour la liste RPR-FN au second tour. Cela n’a aucune espèce d’importance d’avoir quatre pèlerins du FN à Dreux comparé aux quatre ministres communistes au conseil des ministres ».

[2Le parti d’Alain Madelin, qui s’est déjà accommodé d’une alliance avec le FN en 1998 en soutenant l’élection de présidents de régions UDF avec les voix du FN (Jean-Pierre Soisson en Bourgogne, Jacques Blanc en Languedoc- Roussillon, Charles Baur en Picardie et Charles Millon en Rhône-Alpes).

[3Dont Gianluca Casseri, qui a ouvert le feu et abattu deux vendeurs ambulants sénégalais et grièvement blessé un troisième. Il a bien sûr été lâché immédiatement par Casa Pound dont il était pourtant un militant relativement en vue.

[4Paul Mattick Jr, « L’avenir lugubre du capitalisme », Divergences n°26, juin 2011.

 
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