Entretien

Serge Le Quéau (Solidaires 22), sur le cas Plaintel : « Cette coopérative rendrait toute délocalisation impossible »

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L’usine Honeywell de Plaintel était en capacité de produire 200 millions de masques par an, et elle a fermé ses portes quelques mois avant la crise du coronavirus... Scandale de la loi du marché qui se moque de l’utilité sociale ; scandale d’État pour imprévoyance criminelle... En se défendant, les ouvrières et ouvriers défendent l’intérêt général. Serge Le Quéau, porte-parole de Solidaires 22, nous en dit davantage.

Avec la catastrophe du corona­virus, le pays a découvert avec stupeur qu’il ne possédait pas de stocks de masques, pourtant indispensables pour protéger les personnels soignants, l’entourage des malades et toutes et tous les salarié·es obligé·es de travailler pour éviter l’effondrement de la société. Et aucune usine en mesure d’assurer une production suffisante en urgence.

Pourtant, jusqu’en 2018, l’usine Honeywell de Plaintel (Côtes-d’Armor) avait une capacité de production de 20 millions de masques par mois. Mais après 8 plans « sociaux » successifs, financés par de l’argent public, l’usine était passée de 300 à 38 salarié·es, avant que la multinationale américaine Honeywell décide de la fermer, allant jusqu’à détruire des machines ultramodernes acquises peu avant.

L’union syndicale Solidaires des Côtes-d’Armor propose que le site de Plaintel soit récréé en urgence, de préférence sous forme coopérative. Le personnel compétent est disponible et ne demande que cela. L’argent nécessaire est disponible aussi : la Banque centrale européenne a débloqué 750 milliards d’euros pour « soutenir l’économie ». Que cet argent soit mis en priorité au service de l’urgence sanitaire et de l’intérêt général, plutôt que de laisser aux banques privées le privilège de le prêter ou non.

Alternative libertaire   : Qu’est-ce que l’usine de masques de Plaintel a de spécial ?

Serge Le Quéau : L’usine de masques existe à Paintel depuis 1964. Elle a été vendue au groupe suédois Bilsom en 1986. Fournissant des produits de haute qualité, elle a été la première entreprise des Côtes-d’Armor à être certifiée ISO 2001. Rachetée par le groupe Dalloz et rebaptisée Sperian, elle est connu pour avoir fourni 500.000 masques aux pompiers de New York après les attentats du 11 septembre 2001. Pendant l’épisode de la grippe H1N1, l’État français lui a commandé 160 millions de masques FFP2. L’usine comptait à l’époque jusqu’à 300 salariés.

Alors pourquoi la dégringolade et la fermeture ?

Serge Le Quéau : En 2010, Sperian a été rachetée par la multinationale américaine Honeywell, et les problèmes ont commencé. Honeywell en a organisé le déficit, puis la faillite. À la recherche du profit maximal, la multinationale a joué sur tous les tableaux : plans de licenciements, chômage partiel… le tout en profitant des cadeaux fiscaux de l’État via le crédit impôt recherche (CIR). Finalement, en 2018, Honeywell a annoncé la délocalisation à Nabeul, en Tunisie. Ce qui est le plus choquant, c’est que les lignes de production automatisées, en partie financées par l’État, ont été détruites et mises à la déchetterie de Ploufragan. Huit machines très performantes, à la décharge ! Ça a été la fin de la principale usine française de masques hospitaliers, en novembre 2018. Les 38 derniers salariés ont été licenciés pour motif économique, alors que l’audit financier de 2018 a montré que ce motif était infondé. Il semblerait que Honeywell a œuvré à empêcher toute tentative de l’usine pour limiter au maximum la concurrence sur ce marché.

La lutte contre la fermeture n’a pu aboutir ?

Serge Le Quéau : Les sections CGT et CFDT de l’usine avaient à l’époque, lancé un cri d’alarme pour empêcher la fermeture du site et la destruction de l’outil de production. Elles avaient multiplié les actions et les démarches, s’étaient même adressées à Macron et au ministre de l’Économie, Bruno Le Maire. Silence radio de ce côté. Sans doute pensaient-ils, en bon libéraux, que la main invisible du marché servirait l’intérêt général. À l’époque, Solidaires 22 avait vivement dénoncé la fermeture de l’usine et avait révélé au grand public la destruction de l’outil de production en partie financé sur deniers publics. La chaîne des responsabilités dans cette affaire doit être mise en lumière. Les dirigeants d’Honeywell et l’État doivent rendre des comptes au pays. D’ores et déjà, Solidaires a demandé à plusieurs parlementaires de la région d’interpeller le gouvernement sur ce scandale.

L’usine, qui pouvait fabriquer jusqu’à 200 millions de masques par an, a fermé en 2018 après avoir été rachetée par le groupe Honeywell. Scandale de la loi du marché, scandale d’État.

Comment est née l’idée de reprendre la production en coopérative ?

Serge Le Quéau : L’idée nous est venue avec René Louail, membre historique de la Confédération paysanne des Côtes-d’Armor. Dans un premier temps nous envisagions de créer une Scop [1]. Cependant, la forme SCIC  [2] est beaucoup plus adaptée à notre projet. En effet, la SCIC fonctionne autour de plusieurs collèges. Dans notre projet, il y aurait cinq collèges : un collège de salariés, un autre réunissant les collectivités territoriales associées au projet, un collège regroupant les acheteurs (hôpitaux, mutuelles…), un collège composée des soutiens au projet (Solidaires, Attac…) et enfin un collège « citoyens solidaires » qui pourraient souscrire financièrement. Cette coopérative rendrait toute délocalisation impossible.

Comment ce projet a-t-il été accueilli ?

Serge Le Quéau : Les anciennes et anciens salarié·es de l’usine sont fortement engagé dans l’initiative et, dans le contexte de la crise sanitaire et de la pénurie de masque, cette proposition a fait écho. La région Bretagne, le conseil départemental des Côtes-d’Armor ou encore la communauté d’agglomération de Saint-Brieuc ont pris l’idée au sérieux. Ils ont missionné un ancien élu EELV, Guy Hascoët – qui avait créé le statut de SCIC sous le gouvernement Jospin – pour suivre le projet. Le projet était assez bien engagé jusqu’au début des ennuis…

Quels ennuis ?

Serge Le Quéau : Un milliardaire, Abdallah Chatila, sorti du chapeau par Marc Le Fur, député LR des Côtes-­d’Armor, avec la complicité d’un sulfureux député ex-LREM, Joachim Son-Forget [3], s’est jeté sur le projet. Pourtant, l’intérêt de ­Chatila pour les masques de protection est très récent et opportuniste. Voilà quelques semaines, il a acheté 300 millions de masques en Chine pour les revendre plus cher, en Suisse, en les important quasi quotidiennement par avion. Voyant la promesse du gouvernement français de financer à hauteur de 30 % les productions sanitaires et le savoir-faire des travailleurs bretons, il s’est jeté sur l’occasion. Il a même préempté les locaux qu’on avait trouvés pour la SCIC !

Un marché public qui rouvre ? Des subventions à aspirer ? Un businessman se jette sur l’affaire.
Et les pouvoirs publics vont bien sûr lui donner la préférence, au détriment du projet de coopérative ouvrière...

Résultat  : avec l’appui de la presse locale et nationale, du Medef, de la CFDT et d’élus de tous bords (y compris PCF), Chatila a raflé la mise. Aux dernières nouvelles, c’est lui qui va rouvrir ­l’usine, dans d’anciens locaux de Chaffoteaux & Maury à Saint-Brieuc. Ça lui coûtera très peu : il empochera d’énormes aides publiques ! Il reprendrait près de 150 anciennes et anciens salarié·es. Il est possible qu’il délocalise dans quelques années, après s’être gavé d’argent public...

En même temps, soucieuse de son image sociale, la Région soutiendrait, en parallèle, la coopérative, sur un créneau modeste, avec 40 à 50 salarié·es installé·es dans les anciens locaux d’Alcatel à Guingamp.

Quant à nous, nous continuons à plancher sur le projet. Des groupes de travail informels se sont constitués, un labo uni­versitaire et des économistes du conseil scientifique d’Attac ont proposé leur concours. L’Union syndicale Solidaires des Côtes-d’Armor participera à la construction de ce projet de SCIC, bien consciente de toutes les difficultés qu’il faudra surmonter. Mais les seuls combats perdus d’avance sont ceux que l’on ne mène pas  !

Propos recueillis par Lulu (UCL Nantes)


Les autres articles du dossier :

[1Dans une société coopérative et participative (Scop, ex-société coopérative ouvrière de production), les salariés associés possèdent au minimum 51% du capital, et le partage du profit se fait selon des règles précises.

[2Une société coopérative d’intérêt collectif (Scic) associe obligatoirement autour d’un projet des acteurs salariés, des acteurs bénéficiaires (clients, usagers, riverains, fournisseurs…) et des contributeurs (associations, collectivités, sociétés, bénévoles) pour produire des biens ou des services d’intérêt collectif au profit d’un territoire ou d’une filière d’activités.

[3Ex-PS passé par LREM, désormais proche du RN, Joachim Son-Forget est un histrion twittomane, caricature du politicien vaniteux et dépourvu de boussole politique [NDLR].

 
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