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Syrie-Kurdistan : Un drame, un deuil, un basculement

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Le Rojava est la première victime de la redistribution des cartes impérialistes en Syrie. Après le retrait étatsunien et deux semaines d’offensive turque, le sort du Kurdistan syrien est désormais entre les mains de Poutine, qui veut l’agenouiller devant Bachar el Assad. Que va faire la gauche kurde ?

C’est un drame pour les populations du nord-est de la Syrie, bombardées, chassées de leurs foyers, victimes des exactions des mercenaires islamistes ­d’Ankara, confrontées au retour des tanks de Bachar el Assad, le dictateur honni que la révolte populaire de 2011 a échoué à renverser.

C’est un deuil pour toutes et tous les Kurdes, Arabes et Syriaques qui, depuis la proclamation de l’« autonomie démocratique » du Rojava en 2012, œuvraient, malgré la guerre civile, à bâtir une société différente, fondée sur la démocratie communale, l’égalité femmes-hommes, une économie coopérative, la diversité ethno-culturelle, l’autodéfense populaire.

C’est un basculement pour les organisations de la gauche kurde (PKK, PYD, etc.) qui, après avoir été le moteur et le fer de lance de cette transformation, entrent dans une nouvelle période de leur lutte. Depuis 2014, elles avaient pu agir, expérimenter, gagner du terrain et se battre sous leurs propres couleurs, parce que l’équilibre des rivalités inter-impérialistes leur laissait les coudées franches. Cet équilibre est définitivement rompu.

Des soldats turques et leurs supplétifs islamistes de l’ANS (arborant le drapeau de l’ASL), sur un bâtiment en ruine de Serê Kaniyê, le 23 octobre

Et il aura suffi de deux semaines pour cela. Début octobre, le Rojava suivait, fébrile, les discussions entre Washington et Ankara pour savoir s’il vivrait. Fin octobre, le même Rojava est suspendu aux tractations entre Moscou et Ankara pour savoir à quelle sauce il va être mangé. Dans l’intervalle, des centaines de combattantes et de combattants ont été tués, des villages et des villes ont été pillées, des dizaines de milliers d’habitantes et d’habitants ont été jetés sur les routes, parfois sans espoir de retour.

Les Étatsuniens se replient sur les zones pétrolières

Depuis la chute de l’ultime réduit de l’État islamique, en mars 2019, une sourde inquiétude planait. Washington hésitait : fallait-il continuer à soutenir les Forces démocratiques syriennes (FDS), meilleur rempart contre une résurgence de Daech ? Ou bien fallait-il les lâcher pour se réconcilier avec l’allié historique, l’État turc, obsédé de haine antikurde ? Le choix du lâchage avait été fait par Poutine dès janvier 2018, avec un feu vert russe à l’invasion du canton d’Afrîn par l’armée turque, et à l’épuration ethnique qui s’était ensuivi.

Finalement, la décision est tombée le 6 octobre. Au prix d’un tollé à Washington, Donald Trump annonce alors le retrait immédiat du millier de soldats étatsuniens qui, dans le nord-est syrien, jouaient jusque-là un rôle dissuasif contre une invasion turque. Et annonce, dans la foulée, qu’Ankara va ­pouvoir passer à l’attaque.

L’armée turque lance son offensive trois jours plus tard. Objectif revendiqué  : occuper une bande frontalière de 30 kilomètres de profondeur – dans laquelle se trouvent la plupart des principales villes du Rojava – et y déporter 1,2 à 2 millions de réfugié·es syrien·nes.

Les villes de Tall Abyad (Girê Sipî, en kurde) et Serê Kaniyê (Ras al-Aïn, en arabe) sont frappées en premier. Les miliciennes et miliciens des FDS les défendent, mais leurs chances sont minces face à la 2e armée de l’Otan, à ses tanks, à son aviation, à son artillerie. En janvier 2018, le canton d’Afrîn, dans une zone montagneuse, et au prix de milliers de morts, avait résisté deux mois. Est-il possible de rééditer cet exploit dans des villes de plaine ? Bien peu y croient. D’autant que, sur leurs arrières, Daech lance aussitôt une campagne d’attentats pour semer le chaos.

Rapidement, les routes sont encombrées de dizaines de milliers de personnes qui fuient les exactions des islamistes de l’Armée nationale syrienne (ANS), ultimes résidus de l’Armée syrienne libre devenus des mercenaires d’Ankara. Le 12 octobre, à l’occasion d’un massacre de civils, ils arrêtent, torturent et assassinent Hevrin Khalaf, cosecrétaire du Parti du futur de la Syrie, une petite formation arabo-kurde qui – ironie de l’histoire – prônait une détente des relations avec la Turquie.

Le bouclier russe et ses conditions politiques

Le soir du 13 octobre, alors que Tall Abyad est perdue et livrée au pillage, les FDS annoncent un accord militaire avec Damas et Moscou pour stopper l’invasion. Entre le nettoyage ethnique promis par Erdogan et la férule promise par Bachar, les FDS ont fait un choix, la mort dans l’âme. Du 14 au 16 octobre, les premiers détachements russo-syriens se déploient à Tabqa, Raqqa, Manbij et Kobanê.

La police militaire russe s’est déployée le long de la frontière syro-turque.
Agence Tass

Le 17 octobre, Ankara et Washington annoncent une trêve de cent vingt heures. Elle servira en fait de transition vers une nouvelle configuration : les troupes russo-syriennes prennent position à la frontière ; les soldats US se replient sur la région pétrolifère de Deir ez-Zor, seule digne de leur intérêt  [1] ; les FDS et les volontaires internationaux qui résistaient dans Serê Kaniyê, quasi encerclée, sont évacués ; la Russie annonce qu’Erdogan n’ira pas plus loin.

Le 22 octobre, après des pourparlers à Sotchi, un accord ­turco-russe prolonge l’accord turco-américain : Moscou an­nonce que les FDS disposent de cent cinquante heures supplémentaires pour se retirer à 30 kilomètres de la frontière, où des patrouilles russo-turques sont censées se déployer à partir du 29 octobre  [2]. Les FDS protestent  [3].

Intervention de l'UCL à la manifestation de solidarité avec le Kurdistan, 12 octobre 2019 from Alternative libertaire on Vimeo.

Nouvelle période, nouveaux enjeux

Les États-Unis se contentant désormais de pomper le pétrole de Deir ez-Zor, c’est à la Russie qu’incombe de soumettre le Rojava pour satisfaire à la fois Erdogan et Bachar el Assad.

Une nouvelle période s’ouvre donc, avec ses enjeux propres.

En acceptant le bouclier russe, la gauche kurde a préservé le Nord-Est syrien de l’anéantissement. Mais d’autres périls menacent à présent. Face au régime policier, raciste, colonial et dynastique du clan Assad, combien de temps tiendront les institutions démocratiques qui avaient fait la fierté et la singularité du Rojava ? Combien de temps avant que les opposantes et opposants qui y avaient trouvé refuge soient de nouveau kidnappés, torturés et assassinés par sa police politique, les moukhabarat ? Combien de temps avant que certaines brigades des FDS et certaines tribus de Raqqa retournent leur veste et scandent la formule d’allégeance rituelle « Dieu, la Syrie, Bachar et c’est tout » ? Enfin, quel degré d’indépendance le PYD va-t-il réussir à préserver dans ce contexte ? Et surtout à quel prix ?

Ce dernier point va être particulièrement scruté. Les anticolonialistes et libertaires qui, depuis des années, ont soutenu la révolution syrienne, puis le processus révolutionnaire au Rojava, ne peuvent en effet se départir ni de leur solidarité avec les peuples écrasés par les tyrans, ni de leur lucidité sur les choix stratégiques opérés sur le terrain. Le soutien critique que nous professons suppose d’être à la fois respectueux et sincère. Et d’élargir la focale. Car même si l’expérience du confédéralisme démocratique au Kurdistan syrien est finalement étouffée – ce qui n’est pas encore joué –, ce revers n’entamerait pas la légitimité d’une cause bien plus vaste, qui anime des millions de personnes dans les quatre régions du Kurdistan, et qui, par son projet fédéraliste, démo­cratique et antipatriarcal, s’adresse à l’ensemble des peuples du Moyen-Orient.

Guillaume Davranche (UCL Montreuil), le 28 octobre 2019

 
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