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Catalogne : Un nouveau souffle pour la mobilisation indépendantiste

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Le conflit politique entre les indépendantistes catalans et l’Etat espagnol s’invite de nouveau dans la rue. Manifestations, blocages et grèves ont répondu à la répression contre les organisateurs du référendum du 1er octobre 2017. Un mouvement partagé entre ambitions réformistes et institutionnelles et perspectives émancipatrices.

Il y a deux ans débutait l’immense mobilisation politique et sociale à l’occasion de l’organisation par le gouvernement de la Généralité de Catalogne d’un référendum sur la question de l’indépendance, décrété illégal par le Tribunal constitutionnel espagnol. La répression contre la société civile catalane a entraîné un large soulèvement, qui, au fil des mois a perdu en intensité, avec l’émergence d’illusions sur une résolution du conflit par un dialogue avec l’État Espagnol ou par l’intervention d’un tiers issu de l’Union Européenne ou d’un organisme international.

Les lourdes peines de prison prononcées en octobre 2019 à l’encontre des leaders, des politicien·nes comme des militant·es du mouvement social catalan) ont relancé la mobilisation.

La révolte en Catalogne de l’automne 2019 a eu l’allure d’une vague  : commencée le 14 octobre 2019 elle s’est repliée à partir de mi-novembre 2019. En septembre 2019 il y a eu des descentes de la Guardia civil chez des militant·es de la société civile membres du mouvement indépendantiste catalan. Six personnes accusées d’appartenance à une organisation terroriste et de fabrication d’explosifs ont été condamnées à de la prison ferme sans possibilité de caution.

Une semaine d’actions directes

Le 14 octobre les peines contre les dirigeants indépendantistes à l’initiative du référendum du 1er octobre 2017 ont été annoncées. Les étudiant·es des principales universités catalanes ont alors appelé à une grève générale le jour même et des manifestations ont été organisées dans toute la Catalogne.

Les Comités de défense de la république, collectifs autogérés de citoyen·nes, mènent alors des actions de protestations. Ce mouvement se concentre surtout dans les grandes villes catalanes. Le mouvement Tsunami démocratique à travers sa plateforme, lance un appel au blocage de l’aéroport de Barcelone qui va tenir toute la journée.

Le lendemain les mobilisations continuent et Barcelone s’enflamme. Il y a des émeutes chaque soir. Les marches pour la liberté réunissent un demi-million de catalans et catalanes à Barcelone lors de la grève générale du 18 octobre.

La répression en une semaine est lourde  : 582 blessées dont 4 éborgnés  ; 202 détenu·es et 28 emprisonné·es dont une personne expulsée du pays. Les mobilisations ne s’arrêtent pas pour autant. #PicnicPerlaRepública appelle à des blocages sporadiques devant la Sagrada Familia, la gare ferroviaire de Sants et devant le commissariat de la Guardia civil pour demander la libération des détenu·es.

Les CDR bloquent tous les jours les routes principales de transport de marchandises. Le but est d’empêcher la banalisation de la répression, d’exiger l’amnistie pour les prisonniers et prisionnières politiques, le retour des exilé·es, le libre exercice du droit à l’autodétermination et de dénoncer la dérive centraliste, autoritaire et fasciste de l’État espagnol.

La semaine du 14 octobre a été vécue par le peuple catalan comme un deuxième 1er octobre car l’auto-organisation populaire a été de nouveau capable de mettre en échec l’appareil répressif de l’État espagnol. La force de la réponse des mouvements sociaux a été proportionnée à l’injustice des peines annoncées alors que le pouvoir représentatif des partis et du gouvernement catalan était bloqué par les menaces judiciaires. Jordi Cuixart (activiste catalan et prisonnier politique) annonçait depuis sa prison  : « La reposta a la sentència, reincidència ! » (Face à la répression, récidivons !).

Le 21 octobre le corps de Franco est exhumé de son tombeau de Valle de los Caídos. Cette exhumation a été en vérité l’occasion de lui offrir des funérailles nationales, scandaleuses pour un État qui se prétend démocratique, retransmises en direct toute la journée par toutes les chaînes espagnoles. La famille Franco a ainsi été accompagnée par la ministre de la Justice espagnole Dolores Delgado. Le colonel qui a perpétré le coup d’État franquiste manqué du 23 février 1981 a été un des invités VIP de ces funérailles.

Négociations et tractations politiciennes

Les élections générales du 10 novembre, sont marquées par la montée du parti d’extrême droite Vox et par l’absence de majorité qui conduit le PSOE (PS espagnol) à proposer un « accord de gouvernabilité » au parti de la « gauche radicale » Unidas Podemos, qui l’accepte. Pour obtenir la tête du gouvernement, Pedro Sanchez a aussi besoin de l’abstention du parti indépendantiste catalan ERC (Gauche républicaine de Catalogne).

Ce dernier exige en échange des négociations sur la question catalane avec comme exigences  : une baisse de la répression et la reconnaissance de l’existence d’un conflit politique entre la Catalogne et l’Espagne. Ce processus de négociations n’est qu’une pantomime pour calmer les mobilisations et une excuse pour accorder des partages des pouvoirs de classe. L’arrêt de la répression et l’amnistie des prisonniers·ères auraient du être les préalables à sa mise en oeuvre et pas des revendications à discuter.

Les catalan·es ne peuvent pas parler librement d’égal à égal avec le gouvernement espagnol si celui-ci peut utiliser les prisonniers·ères comme otages brandir la répression en guise de menace. Les partis politiques sont en train de refermer depuis les hauteurs des bureaux de Madrid toutes les perspectives ouvertes par la base par trois semaines de révolte dans la rue.

Une victoire devant la cour de justice de l’UE

Le 19 décembre, la Cour de Justice de l’Union Européenne a désavouée la justice espagnole en reconnaissant à Oriol Junqueras, vice-président de la Catalogne lors de l’organisation du référendum du 1er octobre et actuel prisonnier politique, l’immunité parlementaire en tant qu’eurodéputé. Cela signifie que Carles Puigdemont, président de la Catalogne et Toni Comin, ministre de culture, tout deux exilés à Bruxelles et également élus au Parlement européen, pourront aussi bénéficier de cette immunité et franchir la frontière espagnole sans être détenus.

Il y a actuellement, en lien avec le mouvement indépendantiste depuis 2017, 16 prisonniers·ères politiques (les présidents de deux associations catalanes et d’anciens membres du gouvernement catalan, condamné·es pour certain·nes à 12 ans de prison) et 9 exilé·es (le militant Adrià Carrasco, d’anciens membres du gouvernement catalan et le rappeur Valtonyc). Ces personnes sont accusées de délits graves comme la sédition ou la collaboration avec une organisation terroriste pour avoir organisé un référendum ou participé à des manifestations.

Si les tractations politiciennes actuelles dévitalisent le mouvement catalaniste, rien n’est réglé ni apaisé et il est probable que dans les mois qui viennent de nouvelles explosions populaires éclatent. Rien ne permet de dire si elles prendront ou non des directions émancipatrices. Les aspirations à reprendre sa vie en main, à s’auto-organiser, les dimensions anticapitalistes, féministes et antiracistes y existent pourtant bel et bien.

Jordina et Anaïs (UCL Montpellier)

 
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