Lire : Comité Invisible, « À nos amis »

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Le Comité invisible nous livre, avec À nos amis, l’état de ses réflexions. Un commentaire exhaustif de ce nouveau manifeste est impossible à faire  : le livre est trop riche, trop foisonnant. Et puisqu’il se présente lui-même comme une ouverture au débat, c’est ainsi qu’on va le prendre. Un début de dialogue, une continuité en fait.

La première qualité de l’ouvrage est d’oser se risquer à une prospective politique critique. Un Que faire  ? planétaire. Peu de courants critiques ou révolutionnaires, peu d’intellectuel-le-s semblent aujourd’hui encore capables d’une telle énergie et d’une telle audace. L’exercice en soi porte la dynamite au cœur des découragements des uns, des abandons des autres. A l’image de L’Insurrection qui vient comme des Premières mesures révolutionnaires, ce livre a pour commencer le mérite de donner envie, d’appeler à se battre, de rappeler que se battre est non seulement possible mais la seule issue pour l’humanité. Il ne s’en publie pas si souvent. La critique décapante, féroce, des stratégies de la bourgeoisie et des illusions réformistes ou néo-réformistes touche souvent juste. De même, reconnaissons le, que la critique de toutes les formes de mobilisations sociales à l’échelle de la planète de ces dernières années, et de toutes les organisations qui ont prétentions révolutionnaires. Avec le temps elle semble aussi moins arrogante et sectaire qu’auparavant, ce qui facilite pour celles et ceux qui la reçoivent de la méditer. Et d’en tirer profit.

Exigeant, ce livre n’est toutefois destiné qu’aux ami-e-s qui possèdent une excellente formation intellectuelle, qu’elle soit d’origine universitaire ou militante. Mais chacun sait ce qu’il est advenu des formations intellectuelles acquises grâce au militantisme aujourd’hui… Le livre est donc de fait réservé à une élite passée par l’université.

Enfin la force lyrique certaine et le sens affûté des formules qui cinglent et n’attendent que les pinceaux pour décorer les murs de nos villes viennent parfois masquer l’impuissance à proposer, à construire. Une faiblesse qui se retrouve en fin de lecture lorsque les auteurs nous proposent comme perspective nouvelle «  la Commune  ». Disons tout net que, sur cette perspective que nous partageons, bien des choses furent écrites qui n’ont guère vieillie et qui portaient des projets autrement enthousiasmants. De même, en guise d’orientation tactique, le livre parle joliment de prendre les situations sans lunettes dogmatiques mais avec «  tact  ». Fort bien mais plus précisément  ? Croyez-vous que nous allons nous satisfaire des réponses poétiques du type : «  l’intelligence stratégique vient du cœur pas du cerveau  » ; «  Le seul parti à construire est celui qui est déjà là  » ou encore «  les pillages collectifs de Tottenham démontrent que l’on cesse d’être pauvres dès que l’on commence à s’organiser  ».

Nous prendrons donc en positif l’importance un peu nouvelle accordée aux grèves mais en notant que cela ne produit visiblement aucune ré-évaluation du jugement vis-à-vis du salariat ou de l’action syndicale. Nous prendrons en positif aussi l’appel à se retrouver dans les luttes et ailleurs, là où le comité est bien visible. Mais nous n’hésiterons pas à retourner la critique à ces camarades avec peut-être un peu de trivialité mais aussi avec tout le pragmatisme dont ils savent faire preuve  : à l’heure des premiers bilans, qu’avez-vous fait de tellement mieux que tous les comités visibles dont vous dénoncez les impasses  ? Où est la critique de vos échecs  ?

Jean-Yves (AL 93)

Comité Invisible, À nos amis, La Fabrique, 250 pages, 10 euros.

 
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