Histoire

1832 : L’épidémie de choléra, « peur bleue » de la bourgeoisie

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L’arrivée du choléra à Paris en 1832 produisit un choc médical, politique et social qui marqua durablement son époque. Au-delà du traumatisme des quelque 18 000 morts en moins de six mois, ce sont les bases même de la société qui tremblèrent. Après le passage du choléra-morbus dans la capitale une évidence s’imposa à la bourgeoisie  : il fallait des réformes sociales, au risque de voir triompher les idéaux révolutionnaires.

Décrit par des médecins portugais puis hollandais depuis le milieu du XVIe siècle, le choléra n’est, en 1830, pas inconnu des Européens. Mais, endémique au golfe du Bengale, il n’en était guère sorti avant 1817. Rendons grâce aux armées coloniales de l’Empire britannique et de la Russie tsariste  : elles permirent que s’exprime pleinement le potentiel mortifère du vibrion cholérique. Le XIXe siècle va être frappé par six épisodes pandémiques, le dernier ne s’achevant qu’en 1923. Si la première épidémie (1817-1824) a épargné l’Europe, la seconde (1829-1837), est favorisée par les incursions britanniques en Afghanistan, par les guerres de la Russie contre la Perse et l’Empire ottoman, puis par la répression de l’insurrection polonaise. Entre 1826 et 1831, le choléra franchit ainsi la mer Caspienne et se diffuse en Russie, puis dans toute l’Europe.

Dès 1831, l’arrivée du choléra semble inéluctable. Mais le pouvoir en place à Paris l’assure, toutes les mesures nécessaires ont été prises. Le nouveau président du Conseil, le banquier d’affaires et régent de la Banque de France Casimir Perier – le même qui réprime, en novembre de la même année, l’insurrection des canuts lyonnais – est confiant, la France échappera au fléau. En fait, le choléra fera quelque 18 000 morts rien qu’à Paris cette année-là, dont Casimir Perier qui succombera le 16 mai.

La maladie trouve à Paris un terreau propice malgré la mise en place, fin 1831, d’une Commission centrale de salubrité chargée de rechercher les causes d’insalubrité des maisons particulières et des maisons garnies. Car, en 1832 la population parisienne est dans une situation qui, par bien des aspects, est pire encore qu’en 1789. Manquant d’eau et de pain, s’entassant dans des logements infâmes et humides, dans des rues où la lumière ne pénètre guère, le peuple est à l’agonie  : «  une populace qui se meurt seule  » selon ­l’écrivain Jules Janin. La révolution de Juillet 1830, en portant Louis-Philippe sur le trône, a conforté le poids politique de la bourgeoisie industrielle et financière, mais n’a guère amélioré le sort de la population. C’est donc dans une atmosphère post-révolutionnaire, encore passablement explosive, que la maladie frappe Paris. Le 29 mars 1832, le Journal des débats s’alarme  : «  Le choléra-morbus est dans nos murs. [...] Aujourd’hui, neuf personnes ont été portées à l’Hôtel-Dieu et quatre sont déjà mortes. Tous les hommes atteints de ce mal épidémique, mais que l’on ne croit pas contagieux, appartiennent à la classe du peuple. [...] Ils habitent les rues sales et étroites de la Cité et du quartier Notre-Dame  ». Le caractère social de l’épidémie en est dès l’origine une caractéristique majeure. Si les médecins de l’époque n’arrivent pas à expliquer la marche de la maladie, une évidence s’impose très rapidement  : l’épidémie semble ne frapper que les «  misérables  » et épargner les «  honnêtes gens  ». Les thèses hygiénistes du docteur Villermé sur le caractère social de la morbidité et de la mortalité vont se vérifier de façon inéluctable.

La « Peur bleue » frappe le prolétariat d’abord

La ségrégation géographique étant moins effective dans les quartiers commerçants, on comprend assez rapidement que la «  peste de la populace  » n’épargnerait personne, que «  ce choléra qui est dans les mansardes peut à tout moment descendre et franchir les trois étages qui le sépare de vos chambres à coucher  ». Le choléra se répand alors dans toute la ville, le nombre des malades explose et les hôpitaux, où la mortalité atteint 45 %, ne peuvent rapidement plus faire face à l’afflux des patientes et patients. Beaucoup meurentchez eux, les cadavres sont chargés sur des fourgons d’artillerie. La «  peur bleue  » écourte d’ailleurs la session parlementaire et nombre de prolétaires, désormais sans emploi, s’en retournent dans leurs provinces, propageant le choléra malgré eux.

Dès les premiers signes, une violente controverse scientifique s’engage. Les médecins «  contagionnistes  » – politiquement plutôt conservateurs et favorables à l’isolement des malades – s’opposent aux «  infectionnistes  », plus libéraux, favorables aux thèses hygiénistes naissantes, pour lesquels ce sont les foyers malsains qui jouent un rôle prépondérant dans l’étiologie de la ­maladie. Les controverses scientifiques n’étant pas isolées des questions économiques et sociales, les «  contagionnistes  » vont perdre la bataille de l’opinion  : en isolant les malades ils sont accusés de ségrégation. Pire encore, en prônant l’établissement d’un cordon sanitaire aux frontières et sur les côtes, on leur reproche de faire entrave au commerce. Les thèses hygiénistes, apparaissant comme issues d’une médecine moderne, sont alors plus favorablement accueillies, leur compatibilité avec la continuité du commerce s’accommodant également d’une vision misérabiliste et paternaliste des classes populaires.

Pour autant, «  contagionnistes  » aussi bien qu’«  infectionnistes  », se révèlent tout autant incapables de freiner l’avancée de la maladie. Son caractère violent, soudain – on meurt du choléra le plus souvent en moins de quarante-huit heures – et épassant les connaissances scientifiques de l’époque, conforte les interprétations les plus farfelues. Chacun y trouve de quoi conforter sa vision du monde. Des sermons apocalyptiques attribuent le fléau à une vengeance divine punissant une «  populace  » victime de ses vices, de son goût de la révolution et de l’irréligion  : «  ces malheureux meurent dans l’impénitence, mais la colère du Dieu de justice va croissant et bientôt chaque jour comptera son millier de victimes. Le crime de la destruction de l’archevêché [durant la révolution de Juillet] est loin d’être expié  ».

Horace Vernet, Le choléramorbus à bord de La Melpomène (1833).

Le faubourg Saint-Antoine au bord de la révolte

La foule des quartiers populaires, victime à la fois de la maladie et des mesures de police l’empêchant de gagner de quoi survivre, trouve une autre explication à cette épidémie. Elle est convaincue qu’on veut «  l’empoisonner  ». Le faubourg Saint-Antoine se couvre d’affiches  : «  Le choléra est une invention de la bourgeoisie et du gouvernement pour affamer le peuple... Aux armes  !  » Les obligations sanitaires interdisant en effet aux chiffonniers de ramasser les ordures, le marché est cédé à des entreprises privées. Quelque 1 800 biffins (selon la police) se révoltent alors, mettent à sac et incendièrent les entrepôts de l’entreprise Salvette qui les privés de leur maigre gagne-pain.

Le mécontentement s’amplifie sous l’impulsion de «  meneurs  » (encore selon la police), et l’atmosphère émeutière se propage dans de nombreux quartiers. Elle gagne même la prison Sainte-Pélagie où, dans la nuit du 3 au 4 avril, la garde nationale en profite pour fusiller les prisonniers politiques mutinés. Il n’en faut pas davantage pour que l’opposition républicaine y vit la preuve de la collusion entre le pouvoir et le choléra.

L’inefficacité des traitements médicaux obligea les autorités à traiter socialement l’épidémie en tentant d’améliorer les conditions de vie des indigents. Le préfet de police ordonne des distributions de vivres et de vêtements. Les taudis les plus insalubres sont détruits, des ruelles fermées. Plus de 20 000 logements furent visités et badigeonnés à la chaux. Deux fois par jour, on déverse de l’eau chlorurée sur les boulevards.

En mai, le choléra reflue mais la ville reste sinistrée, et les sans-emplois sont légion. Une étincelle suffit à rallumer la flamme de la révolte. Début juin, deux figures du camp républicain sont inhumées  : le mathématicien Évariste Gallois (membre, avec Auguste Blanqui, de la Société des amis du peuple dissoute par Guizot) et du général Lamarque, mort, lui, du choléra. Le 5 juin, le cortège funéraire du général, sous l’impulsion de meneurs républicains, se pare de drapeaux rouges (et quelques noirs, comme à la Croix-Rousse à Lyon l’an précédent), et se mue en manifestation sauvage. Des membres de la garde nationale font défection et rejoignent les insurgés. Des barricades se dressent et deux jours d’affrontements féroces opposent les insurgés à l’armée (c’est l’épisode des barricades narré par Victor Hugo dans Les Misérables).

L’évidence s’impose très rapidement : l’épidémie frappe en premier lieu les misérables et épargne les honnêtes gens. Philippe-Auguste Jeanron, Scène de Paris (1833).

Rapidement cependant, les leaders bourgeois du camp républicain se désolidarisent de l’événement, certains s’enfuyant même de Paris... Les classes populaires ont payé un lourd tribut à la maladie. La commission médicale nommée en pleine épidémie et composée essentiellement d’hygiénistes, établit rapidement le caractère socialement différencié de la mortalité par le choléra. La mortalité des indigents a bondi de 20 %. Le rapport Benoiston de Châteauneuf (1834) confirmera l’analyse, indiquant que toutes les zones de surmortalité «  sans exception, sont situées dans les plus mauvais quartiers, tels que ceux de la Cité, de l’Hôtel de Ville, ou dans les plus mauvaises rues des quartiers les meilleurs  ».

Des études vont démontrer que l’insalubrité a été la cause structurelle des très forts taux de morbidité (pourcentage de personnes infectées) et de mortalité (pourcentage de personnes décédées) au sein des classes populaires en zone urbaine. Les hygiénistes vont alors lancer une intense campagne en faveur de la salubrité des logements, mais ne pourront obtenir de mesures coercitives contre les propriétaires de ces taudis s’enrichissant sur la misère. Il aurait fallu pour cela aller contre le «  sacro-saint  » principe d’inviolabilité de la propriété privée.

Légiférer pour calmer le peuple

C’est seulement en 1848, au lendemain de ces journées de Juin où le prolétariat parisien se dressera à nouveau contre l’ordre établi, et tandis qu’une nouvelle pandémie frappera l’Angleterre, que la question de la salubrité reprendra place dans le calendrier politique. Craignant de nouvelles violences avec le retour du choléra, le gouvernement Cavaignac multipliera les commissions et mesures visant à rassurer l’opinion. Comme en 1832, les quartiers les plus populaires seront les premiers et les plus touchés.

Si l’épidémie de 1849 ne suscitera pas d’émeutes populaires, l’ensemble de la classe politique sera unanime  : l’insalubrité était cause de désordre – non seulement social et sanitaire mais aussi et surtout moral – et il est urgent de légiférer sur cette question, au risque qu’elle ne débouche sur une crise politique et sociale. Sitôt installée, la nouvelle assemblée examinera une proposition de loi en ce sens, et le rapporteur du texte, n’en cachera pas l’intérêt moral  : «  Si l’ouvrier trouve dans son habitation, non pas l’agrément, mais la propreté, mais la salubrité, il s’y plaira, il y restera. Au contraire, supposez, ce qui est malheureusement trop fréquent, un air méphitique, des émanations nauséabondes, il s’empressera de le fuir pour aller chercher au dehors des distractions trop souvent dangereuses... Les liens se relâchent, les vices sont encouragés et le désordre se multiplie...  » La loi sera votée à l’unanimité, et bien que limitée dans ses effets, elle fera date comme l’une des premières lois sociales et la première portant le sceau des rénovateurs hygiénistes. Plus qu’une avancée vers davantage de progrès social, elle sera le signe d’un moment de fébrilité de la bourgeoisie, prête à concéder des miettes de peur de perdre l’essentiel du gâteau.

Les révoltes populaires font trembler les pouvoirs, d’une pandémie à l’autre, souvenons-nous de la leçon...

David (UCL Grand-Paris sud)

 
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